• (amusement de vacances)

    Quand j'étais jeune, je faisais partie d'une petite bande dont l'activité principale consistait à ne rien faire, ou alors des choses peu recommandables. Je me demande comment j'ai pu m'associer à tous ces individus, tous plus bizarres les uns que les autres, sauf moi, bien sûr. Certains étaient de vrais cas pathologiques, ils s'en vantaient d'ailleurs, c'est pourquoi par dérision nous nous surnommions « la bande des cas ».

    Parmi eux, il y en avait deux que j'aimais bien. Le Gall était un bon copain, un garçon le cœur sur la main. Doté d'un accent breton assez rugueux, on comprenait « Le Call » quand il se présentait. Lorsque notre groupe faisait des bêtises, il était le premier à avouer, endossait les fautes des autres, il était donc puni. Comme à côté de ça il aimait le fromage, on avait pris l'habitude, quand une nouvelle bêtise était découverte par un surveillant furieux, de lui passer un camembert en catimini, en lui glissant à l'oreille : « Le Call, endosse ! »...

    Le Bars était un autre ami, qui avait la particularité de ne pas vouloir porter de slip. C'était vraiment un cas, ce gars. On l'appelait le cas Lebars.

    On avait d'autres gars curieux dans le groupe. C'étaient vraiment des cas, tous. Il y avait :

    • Calais, moche comme un pou. En plus, il habitait le Nord.
    • Un autre, qui était juif et trouvait tout trop cher. On l'avait surnommé le Cas Cher. Son meilleur copain, juif aussi, très religieux, voulait devenir médecin. Ses délires mystiques nous l'avaient fait appeler le cas rabbin.
    • Viard, qui ne mangeait que des bonnes choses parce qu'il en avait les moyens et ne partageait avec personne. C'était le cas Viard.
    • Un allemand, têtu comme une mule. C'était le cas Boche
    • Bernhet, un tourangeau porté sur le rosé, crédule comme pas deux. Ah ! J'y pense encore, quel cas, Bernhet !
    • Et d'autres que je vous passe

    Si, j'oubliais, il y en avait un qui était littéraire et portait Kafka aux nues. Il ne lisait que lui, souvent dans les toilettes, au point qu'on était inquiet, car il se prenait pour l'arpenteur K, le héros du « Château ». Son cas était très grave sur la fin, c'était vraiment le Cas K.

    On formait une bonne bande, un peu déjantée, mais on riait bien.

     

    Aujourd'hui, le groupe n'existe plus et je n'ai plus de copains, mis à part un chat, qui est très drôle et se met sur mes genoux chaque fois que je veux lire. Je l'ai donc appelé Chapitre.

    Mon voisin en a un aussi, mais très vilain, la queue cassée et qui marche de travers, comme un marin sur un bateau qui roule. C'est pour ça qu'il l'a nommé Chaloupé.

     

    Voilà. Je vous ai tout dit sur mes fréquentations de jeunesse...

     


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  • Ce jour-là, le repas de midi au carré des officiers du "Redoutable" avait commencé dans un silence de plomb. Six personnes y participaient. Les autres, dont le Commandant, avaient préféré le service de 11 heures. Le Capitaine de frégate B..., Commandant en second présidait. Parmi les convives figuraient le lieutenant de vaisseau R..., ingénieur mécanicien chef du service « Sécurité-Plongée », et le lieutenant de Vaisseau P..., Chef du service « Missiles », qui venaient tous deux de terminer leur quart. Ce sont ces trois personnages qui nous intéressent dans cette histoire que je vais maintenant vous raconter, les autres n'étant pas ou peu intervenus, le nez à quelques centimètres du fond de leur assiette.

    Dans un sous-marin où les gens sont obligés de cohabiter pendant deux mois, il n'est pas anormal que de temps à autres il puisse y avoir des échanges de propos aigres-doux. C'est rare, mais il y en a. Et ce n'est pas forcément dû à l'exiguïté des lieux, le plus souvent cela provient du heurt de personnalités antinomiques qui finissent par sortir du cadre des convenances, voire de la bienséance. La proximité forcée ne fait que faciliter la mise au jour du caractère réel de certains lors de l'apparition de situations conflictuelles.

    Une précision cependant : dans la Marine, la parole est très libre. Lorsqu'il s'agit de questions de service touchant au navire, la hiérarchie militaire est présente et nul ne la conteste. Inutile même d'élever la voix. Lorsqu'il s'agit d'autre chose, d'exprimer par exemple une opinion sur des sujets d'ordre général, chacun parle sans trop se préoccuper du grade ou de la qualité des interlocuteurs. Ceci est encore plus vrai dans un sous-marin, où tout le monde se connaît, où tout le monde est habillé de la même façon, du matelot au Commandant, sans insignes de grade, où le sérieux du travail implique rarement la nécessité d'une parole cassante ou d'attitudes stéréotypées, comme saluer les supérieurs quand on les croise ou se mettre au garde-à-vous chaque fois que l'un d'eux vous adresse la parole. A tous les niveaux règne une certaine familiarité de bon aloi, qui normalement ne dépasse pas les bornes tacitement admises. Sauf exception...

    Théoriquement, selon les traditions de la Marine, il revenait à B de lancer le premier la conversation sur un sujet quelconque. Comme à son habitude, il n'en fit rien, ses centres d'intérêt se limitant aux détails du service à bord et aux questions religieuses. Car B, homme de 42 ans, de taille moyenne, un peu corpulent, doté d'une coiffure en brosse et d'un visage commun difficile à mémoriser, est un catholique intégriste. Il a fait toutes ses études chez les jésuites, et cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Il n'est pas très populaire, même parmi les croyants du bord. Il n'élève jamais la voix, parle d'un ton doucereux où perce sa conviction que par sa bouche sort la parole de Dieu, quel que soit le sujet. Mais il n'a pas pour autant la parole facile, il cherche ses mots, il bafouille parfois. Quand il parle à quelqu'un, il ne le regarde jamais en face, si bien que personne ne connaît la couleur de ses yeux...

    Au bout de quelques minutes, entre l'avocat aux crevettes servi par le maître d'hôtel, et le rôti de boeuf qui attendait dans l'office, R prit la parole pour meubler le silence pesant, évoquant un souvenir concernant une question technique.

    • Cet après-midi, il va falloir que j'aille inspecter la batterie, les relevés semblent indiquer une élévation du dégagement d'hydrogène sur certains éléments, je vais vérifier également qu'il n'y a pas de gaz toxiques, comme ce fut le cas sur la « Sirène ».

    R est un officier mécanicien sorti du rang. À 37 ans, il est plus âgé que ceux qui sont passés par l'Ecole Navale, et sait que sa carrière dans la Marine sera limitée. C'est un ingénieur très sérieux, d'une grande compétence technique, qui s'implique fortement à la tête de son service, le plus important du bord. Physiquement, c'est le contraire de B : grand, mince, les traits acérés, la chevelure très brune, les yeux mobiles, il est sans cesse en mouvement d'un bout à l'autre du navire. C'est un homme pragmatique et réaliste, qui sait écouter et argumenter, mais qui ne revient pas sur ses décisions, ce qui le fait apparaître parfois comme une personnalité butée lorsqu'il est contesté. Il était précédemment l'ingénieur en charge de l'armement de la Sirène, un petit sous-marin diesel de la classe des 800 tonnes

    Malheureusement, il n'avait pas choisi le bon sujet. D'un ton uni, B lui rétorqua aussitôt, sans que l'on sache s'il connaissait l'affectation précédente de R  :

    • La « Sirène »...Oui, c'est ce navire qui a refusé d'embarquer sa batterie sous prétexte qu'elle émettait des gaz soi-disant dangereux. On a dû ainsi retarder son lancement de 3 mois, et commander une nouvelle batterie. Quel gâchis ! La batterie refusée a été ensuite embarquée sur le Gymnote, dont j'étais le Commandant, et elle fonctionnait très bien.

    On vit les traits de R se creuser sous l'affront, mais il se contint.

    • Je vous garantis que cette batterie était défectueuse, près de la moitié des éléments ne répondant pas aux spécifications techniques. Elle est retournée en usine, des réparations ont été effectuées, et c'est cette batterie rénovée que vous avez embarquée. Pas étonnant qu'elle ait bien fonctionné. C'est moi qui ai signé le PV de refus, je peux vous raconter cette histoire dans le détail. Je connais tout de même mon métier, bon sang !

    • Et moi, j'en ai discuté avec l'Ingénieur d'armement chargé du programme des 800 tonnes. Il m'a dit qu'on avait perdu beaucoup d'argent à cause de gens tatillons comme vous, et j'ai plutôt tendance à le croire.

    Donc, il savait que R était à l'origine de cette affaire, et sa remarque était voulue. R devint rouge de colère sous l'accusation même pas voilée.

    • Ça alors ! On voit bien que vous n'y connaissez rien. Toutes vos informations sont de deuxième main.

    A ces mots, ce fut au tour de B de se redresser d'un air offusqué. Elevant la voix, R ajouta :

    • Vous préférez croire ce que vous dit un polytechnicien enfermé dans son bureau toute la journée plutôt qu'un ingénieur soucieux de la sécurité du personnel et sur la brèche en permanence ! D'abord, les normes ont été faites par des gens comme lui, et la moindre des choses est de les respecter. Moi je n'ai rien inventé, j'applique les règlements, vous avez quelque chose à dire à ce sujet ?

    Alors qu'il aurait dû calmer le jeu, puisque c'est le rôle du Second de soutenir le moral des troupes et d'aplanir les conflits, R répliqua d'une voix douce :

    • Il n'y a pas photo entre un Ingénieur de l'armement diplômé de l'X et un officier mécanicien sorti du rang.

    Cette fois, cela en fut trop pour R, qui fusilla B du regard.

    • Pour vous donc, il n'y a que le diplôme qui fait la compétence. Vous venez de me traiter d'incapable juste parce que je n'ai pas fait l'Ecole Navale, c'est bien ça ? Moi, j'aimerais bien voir votre polytechnicien venir faire le quart à l'arrière ou détecter ce qui ne va pas sans quitter sa chambre. Et, désolé de vous le dire, des incompétents, j'en vois au moins un autre à cette table !

    Il repoussa son assiette, jeta sa serviette et quitta la table.

    En entendant cela, les autres officiers présents firent la grimace, s'attendant à une repartie en forme de représailles de B. Mais celui-ci ne dit rien, un vague sourire figé sur son visage, gardant son regard fixé sur son assiette où la viande venait d'être servie juste avant cet échange assez inhabituel par sa violence.

    Pendant quelques instants, on n'entendit que le bruit des mâchoires, puis P prit à son tour la parole. Il avait suivi l'échange précédent d'un air goguenard, mais n'avait pas voulu intervenir malgré son envie visible de soutenir R.

    P, jeune et brillant officier, est sorti dans les premiers de l'Ecole Navale. Comme R, il est grand, svelte, brun, mais porte une courte barbe et son regard vous transperce. Il est célibataire. A 29 ans, il est déjà responsable des missiles et de leur système de lancement, il est conscient de sa valeur et n'oublie pas de le faire savoir. Sa principale caractéristique, dont on s'aperçoit immédiatement, c'est d'être un orateur né, un débatteur hors pair, doté d'une culture phénoménale. La rapidité de son esprit est assez extraordinaire. Malheureusement, il a aussi les défauts de ses qualités : il parle trop, il écoute peu, il étale ses connaissances, il utilise des mots recherchés ou peu usités, il apparaît froid, hautain et même parfois méprisant, il manque de chaleur humaine. Bien qu'ayant fait ses études chez les jésuites, comme B, c'est un athée affiché et revendiqué, prêt à « bouffer du curé » à tout bout de champ.

    • Bon, dit-il, je ne suis pas non plus polytechnicien, ni mécanicien, aussi je n'ai rien à dire sur cette histoire de batterie que je ne connaissais pas. Je vous propose donc de changer de sujet et d'évoquer avec vous quelque chose qui m'intéresse beaucoup plus, le Moyen-Âge. En effet, même si je ne suis ni croyant ni sorti de l'école des beaux arts, j'apprécie énormément les bâtisseurs de cathédrales et l'art roman. Avez-vous vu les fresques dans la crypte de l'église de Tavant ? Elles sont merveilleuses, je vais y retourner pendant les vacances qui nous attendent dans moins d'un mois.

    Avec un certain soulagement, les nez se relevèrent, et la tablée embraya à sa suite, même si dans les faits P monopolisait la parole. Il a enchaîné par des considérations sur l'architecture du Périgord, sa région d'origine, puis cela s'est étendu à l'art primitif et préhistorique en Europe et ailleurs, puis à la pensée de l'homme, plutôt philosophique et religieuse, pour se stabiliser définitivement sur la religion, comme de juste...P discourait, et tout le monde l'écoutait, même B, mais sans intervenir. Habilement, P entraînait l'assistance vers les questions religieuses, son sujet de prédilection, se préparant à sortir son épée étincelante dès que B entrerait dans la joute, afin de pouvoir l'écraser dans une bataille oratoire dont il était sûr de sortir vainqueur.

    P a commencé à exposer son point de vue sur l'éducation des enfants, qu'il voudrait aussi libre que possible afin de laisser s'exprimer les capacités innées de chacun. Puis il continua en critiquant l'institution du mariage, insistant sur les valeurs de l'union libre et la liberté de choix de la femme sur son corps. Nous étions à cette époque en pleine discussion sur le droit à l'avortement, et Simone Veil préparait sa loi.

    Évidemment, B ne pouvait pas rester muet sur un tel sujet, ne partageant aucune de ces idées hérétiques, et à sa manière pateline, il exposa quelques unes de ses convictions. Sa pensée est simple et maintes fois ressassée : hors des préceptes de l'Eglise, point de salut ; la vérité est une pour tous les hommes, et c'est celle du Christ ; le mode de vie et de pensée préconisé dans les textes religieux (à partir d'Aristote puis de Thomas d'Aquin) est le meilleur qui puisse exister et le seul valable ; il s'applique à tous les hommes, qu'ils soient d'origine, de couleur, de cultures différentes. Bref, B c'est le catholicisme bulldozer : droit devant en suivant le dogme sans jamais le remettre en question, surtout pas, garder le regard à l'infini, sans se préoccuper de ce qu'il y a à droite ou à gauche, ni de ce qu'on écrase en avançant.

    La transposition pratique de ces idées fait frémir : il élève ses six enfants, nous dit-il avec fierté, à l'écart des autres et ne leur permet de fréquenter que ceux qu'il a choisis après enquête préalable sur leurs antécédents, leur fréquentation d'écoles religieuses ou non, le niveau social de leurs parents. Il considère que le mariage est une institution de portée universelle qu'il faudrait imposer à tous. Bien sûr, il est contre l'avortement librement choisi, trouve que c'est une aberration et se demande bien comment des gens peuvent simplement y penser. Enfin, il souhaite de tout cœur que la Terre entière puisse obéir à ces principes, si besoin par la contrainte, car les peuples s'apercevraient vite que là réside le vrai bonheur.

    Inutile de dire qu'à ces professions de foi P répliqua du tac au tac, dans des reparties brillantes et rapides laissant sans voix le pauvre B qui cherchait ses mots et ses arguments, plus besogneux que jamais. Car en fait d'arguments, il n'en avait pas, en dehors de sa croyance s'appuyant sur les textes sacrés. Que n'a t-on entendu, de la part de P, sur les curés en soutane, le denier du culte extorqué aux pauvres, les caresses douteuses des religieux pédophiles, le lavage de cerveau des gens crédules, l'absence d'intelligence de gens instruits gobant les sornettes des écritures ! Le summum fut atteint quand P lança, en guise d'estocade finale :

    • Ce ne sont pas des miracles à quatre sous comme ceux faits par un petit juif ayant des visions allant chercher quelques bouteilles de vin frelaté dans une noce et piquer du pain dans une boutique, qui me feront croire à l'universalité et à la vérité de la religion catholique.

    Sur ce, il appela le maître d'hôtel :

    • Corfdir, remplissez donc mon verre s'il reste encore du vin, sinon je compte sur vous pour faire un miracle !

    Cette fois, c'est B qui quitta la table, sans rien dire, souhaitant à tous d'une voix égale une bonne après-midi, le visage malgré tout congestionné, mais on ne saura jamais si c'était à cause de l'excellent dessert qui avait suivi le fromage, ou pour des raisons de divergences sur la réalité divine...

     


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  • Ecrire un texte en y introduisant les mots : fou, aviné, compassion,allaitement, fugue,cercueil, bénédicité, pureté, avenir de la France.

    Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit

    Mes biens chères sœurs, mes biens chers frères,

    En ce jour de Carême, je voudrais essayer de vous persuader que dans votre vie, il est bon de temps en temps de jeûner, non pas comme le font les fous de Dieu au cours du Ramadan, qui se goinfrent dès le crépuscule, mais en songeant avec compassion à tous ceux qui n’ont pas de quoi emplir leur assiette, à tous ces pauvres qui hantent les quartiers des riches où, trop souvent, résonnent les voix avinées des nantis qui chantent, et qui continuent de chanter quand ils sont repus, et qui chanteraient encore s’ils le pouvaient dans leur cercueil de chêne massif, alors qu’ils n’ont jamais dit le moindre bénédicité avant d’entamer leurs festins honteux.

    En vérité je vous le dis, ceux qui pensent que l’allaitement des enfants des pauvres gens par leurs mères est quelque chose d’inutile parce que la racaille ne doit pas se reproduire, ceux là se trompent ! Et tous ces riches qui mangent à leur faim tous les jours et qui ne viennent à l’église que pour écouter une cantate ou une fugue de Bach au lieu de méditer sur la parole divine, ceux-là ne méritent pas d’être accueillis dans la pureté du Paradis, auprès de la Vierge Marie et des pauvres qui, eux, seront récompensés par Notre Seigneur.

    Je n’irai pas plus loin dans ce sermon : réfléchissez bien à cette seule idée qu’il contient et qui est vitale, et souvenez vous en à chaque fois que vous mangerez plus qu’il n’est nécessaire. Louez le Seigneur Jésus Christ, et en sortant tout à l’heure de cette église, essayez de penser d’abord aux pauvres et au royaume des cieux plutôt qu’à la TVA à10 % dans les restaurants et à l’avenir de la France par la finance ! Et priez Dieu dans la frugalité requise par le Carême.

    Méditez ces paroles et allez en paix !

    Amen.

     


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  • L'humanité éternelle

    par Gérard Smale

    Récit de science-fiction


    Quatrième de couverture

    L'auteur

    Venu très tard à la littérature, Gérard Smale a eu une vie mouvementée avant de se mettre à écrire des essais et des romans de science-fiction.

    Mis en pension dans une école de jésuites dès l’âge de dix ans, il y fera de brillantes études et commencera une courte carrière technique dans l'aviation qui l’emmènera dans de nombreux pays. Il prolongera cette vie de voyageur par un travail d’ingénieur itinérant pour une grande société de centrales électriques. Après une quinzaine d'années, changeant complètement de vie, il sera gestionnaire d’une pêcherie en Indonésie pendant cinq ans, avant de revenir en France pour se consacrer à l'écriture.

    Célibataire, Gérard Smale vit aujourd’hui en ermite dans un chalet du Jura où, en dehors des heures qu’il passe à écrire, il produit lui-même presque tout ce qui lui est nécessaire pour vivre.

    Grand amateur de science-fiction, il mêle avec bonheur dans ses deux premiers romans les fruits de son imagination et les souvenirs des pays exotiques qu’il a réellement visités, pour inventer des paysages de planètes a priori improbables et des civilisations magnifiquement différentes.

    Synopsis

    Le récit se fonde sur une idée de nature philosophique particulièrement excitante : l’humanité toute entière n’est qu’une seule entité transcendant l’espace et le temps. Un seul individu, s’il pouvait garder sa mémoire au-delà de la mort, se souviendrait des vies de tous les êtres qui ont existé et qui existeront dans l’univers, car en réalité tous ne font qu’un.

    Sur cette base, Gérard Smale a construit un roman racontant comment Damien Versipe, le héros, accède par accident et par bribes à la mémoire collective de l’humanité et se souvient d’avoir été, comme tout le monde, l’empereur Auguste mais aussi le lépreux de la cour des miracles, Einstein mais aussi une belle esclave de Cléopâtre, sans oublier Cléopâtre elle-même, et bien sûr quelques personnalités marquantes du futur…

    Tour à tour cocasse et grave, le livre conduit le lecteur vers une réflexion sur le sens de la vie, question qui est transposée ici de l’individu prisonnier du temps à l’humanité qui s’en serait affranchie.


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  • Ce jour-là, Daniel ne se sentait pas en forme. Il avait passé l'après-midi du dimanche dans la salle de classe surchauffée où à peine une demi-douzaine d'internes révisaient leurs cours dans la perspective de la composition de maths du lendemain. Comme lui, ce n'étaient pas les meilleurs dans cette matière, et il leur fallait déployer un travail considérable pour arriver, le plus souvent, à de piètres résultats. Avec ce mois de mai pluvieux, il valait mieux rester enfermé, bien au chaud, à travailler, plutôt qu'aller en ville arpenter les rues dans les courants d'air et boire un verre avec les autres tout en s'ennuyant ferme.

    Néanmoins, il avait dû attraper froid. En ce lundi matin, son nez s'était transformé en fontaine dès qu'il avait quitté son lit, et il se sentait fiévreux. Avec la perspective de la composition dans quelques minutes, son humeur était devenue exécrable. S'il ratait cette épreuve, il avait peu de chances de passer en taupe à la rentrée, et il se demandait ce qu'il allait alors pouvoir faire.

    A midi, après quatre heures passées à essayer de résoudre les deux problèmes sans savoir par où les prendre, il sortit de la classe l'esprit cotonneux. Il allait encore avoir une note en dessous de la moyenne, c'était sûr, et sans la moyenne en maths, matière reine en classe préparatoire, son sort était fixé. Après le déjeuner, ce fut un cours d'histoire. Là c'était bien mieux, mais ce n'est pas avec l'histoire qu'on entre à Polytechnique...

    En fin d'après-midi, à sa grande surprise, il fut convoqué dans le bureau du professeur de maths. Déjà ? se dit-il. En effet, Monsieur Martin avait déjà corrigé les copies, il avait la sienne devant les yeux, ainsi que le récapitulatif de l'ensemble de ses notes depuis le début de l'année. Il se sentit pâlir, les jambes molles. Ça y est, pensa t-il, avec la tête que fait Martin, c'est fichu pour moi. Il s'assit sur la chaise devant lui, l'esprit défait, le cerveau déconnecté et le nez dégoulinant.

    Martin entra de suite dans le vif du sujet :

    • Monsieur Bourgeois, vous êtes actuellement 24ème sur 42, et votre dernière copie de maths n'est pas extraordinaire, vous devez vous en douter. Vous savez que ne passeront en classe supérieure que, justement, les 24 premiers, ce qui me pose un problème. Vos collègues Duval et Rometer, qui sont juste derrière vous, ont pratiquement les mêmes notes, mais ils sont meilleurs en maths. Alors j'hésite : l'un de vous trois passera en taupe, et pas les deux autres. Normalement c'est vous, mais dites moi un peu ce que vous en pensez.

    • Euh...

      Daniel, pris de court, ne savait pas trop quoi répondre. Il ne s'attendait pas à cet entretien, et en cette fin de journée difficile, son esprit de repartie était émoussé.

    • Oui, en maths je suis un peu faible, reprit-il, mais surtout en algèbre, parce qu'en géométrie analytique je marche bien. Et pour le reste c'est bon, le français et l'histoire, j'ai de bons résul...

    • Bien sûr, bien sûr, le coupa Martin sèchement. Mais vous savez qu'au concours l'algèbre a coefficient 5, alors que la géométrie analytique c'est juste 2. Quant à l'histoire et au français, sans vouloir diminuer vos mérites, c'est coefficient 1. Ce n'est pas avec ça que vous entrerez à Polytechnique, jeune homme ! Et moi je suis réaliste et je veux des résultats.

      Derrière ses lunettes, Martin le fixait intensément, jaugeant Daniel qui s'agitait sur sa chaise. Il reprit.

    • Je ne sais pas encore ce que je vais faire de vous. Car en taupe, cela va être pire que cette année, vous devrez travailler encore plus dur, et je ne sais pas si vous en aurez la motivation ou le courage. Vous voulez vraiment faire l'X, ou pour vous toutes les écoles d'ingénieurs se valent-elles ?

    C'est à ce moment que Daniel commit l'erreur de sa vie. Bien évidemment, il aurait dû sortir un plaidoyer vibrant sur sa motivation, sur sa capacité à travailler encore plus les maths, sur sa volonté d'entrer à l'X et nulle part ailleurs.

    Au lieu de cela, il ne put que se racler la gorge et dire sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu'il proférait :

    • Oui, l'X c'est bien, c'est la meilleure école, mais il y en a beaucoup d'autres qui sont bien aussi.

    Au moment où il disait cela, il se rendit compte de son erreur, et essaya de la corriger. Mais c'était trop tard, Martin secoua la tête, ferma son dossier et avec une certaine ironie lui dit en le congédiant :

    • Vous verrez, dans une de ces excellentes écoles d'ingénieurs, vous réussirez très bien, ne vous en faites pas.



    En effet, il ne fut pas admis en taupe et Duval prit sa place. Il quitta l'établissement à la fin de l'année scolaire, retourna à l'Université finir sa préparation, et passa le concours d'une obscure école d'ingénieurs, où il fut reçu premier comme Martin l'avait prévu.

    Il se demanda longtemps, et se demande sans doute toujours, ce que sa vie aurait été s'il avait donné au professeur les réponses que celui-ci attendait, ou encore s'il n'avait pas eu de rhume ce jour là...



     


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