• A la « Maison Fournaise », chaque dimanche dès le matin, les artistes du « Tout Paris » venaient ripailler et se distraire. Que le temps soit beau ou grisâtre, la salle du restaurant débordait de monde, de victuailles, de bruit et de rires. Les peintres y cherchaient parfois leur inspiration, et les écrivains prenaient des notes sur un coin de nappe ou un carnet de moleskine. On y trouvait aussi beaucoup de demi-mondaines, qui venaient faire leur marché auprès de cette foule plutôt bien nantie et peu regardante sur les questions de bienséance. Très vite, des couples se formaient, on bavardait deux par deux, parfois un conteur inventait une anecdote, les cancans croustillants captaient l'attention générale, provoquant un silence soudainement attentif aussi bien que passager.

    Après avoir déjeuné – la mère Fournaise ne lésinait pas sur la quantité non plus que sur la qualité – et si le temps le permettait, les beaux messieurs échauffés par le vin et la bonne chère, entraînaient leurs compagnes roses d'émotion dans les fourrés alentour. Les robes se troussaient, les hauts de forme volaient, les pantalons s'entrouvraient, Eros se déchaînait. Pendant ce temps, les prudes, les courageux, les sportifs ou encore ceux qui avaient trop forcé sur la bouteille, louaient les services d'un canotier pour une promenade romantique en yole sur la Seine, à moins qu'ils n'aient juste envie d'une petite sieste, doucement bercés par le courant et les gestes rythmés du rameur.

    Les jours de mauvais temps, il y avait moins de monde, mais tous restaient à l'intérieur, à boire, fumer, flirter, et bien sûr parler. Même les canotiers se mêlaient aux convives, grands gaillards en tricot blanc qu'on invitait à partager un verre après l'effort. Eux non plus n'hésitaient pas à lancer des œillades aux jolies femmes, qui prenaient l'air pudique, détournaient le regard, mais n'étaient pas insensibles aux muscles dorés et à la vigueur des pectoraux moulés dans le coton des maillots.

    Devant ce spectacle, parfois, un peintre trouvait soudain l'inspiration ; il s'installait dans un coin au fond de la salle, sortait ses pinceaux et se mettait à l'ouvrage. Par entente tacite, personne alors ne venait le déranger. On ne lui parlait plus, on n'allait pas regarder derrière lui ce qui naissait sur la toile, on ne faisait pas de commentaires. Personne ne savait que l'impressionnisme était en train de naître, mais on respectait l'artiste en pleine création.

    C'est ainsi que Renoir un jour peignit « Le déjeuner des canotiers », sur l'île de Chatou, au milieu de la Seine, dans la maison « Fournaise ».



     


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  • Ce matin-là, après une nuit de bon sommeil, tout allait bien. Un rayon de soleil entrait par la fenêtre ; je me réjouissais des rendez-vous prévus dans la journée qui allaient enfin résoudre quelques problèmes, et je m'enchantais de la rencontre avec mon frère que je n'avais pas vu depuis un an. Mais un coup de téléphone allait tout changer...

    Je finissais de me raser en chantonnant, quand la sonnerie retentit. Qui pouvait bien m'appeler en cette heure matinale ? J'essuyai rapidement le reste de mousse qui couvrait mon visage, et je me précipitai au salon décrocher le combiné.

    • Allô, dis-je comme il se doit
    • Salut frangin, répondit Julien d'une voix tendue. Je suis dans le pétrin, je t'expliquerai, mais il faut que je vienne chez toi tout de suite. Ne pars pas et attends-moi s'il te plaît. Je suis là dans un quart d'heure.
    • Qu'est-ce qui se passe qui ne peut attendre ce soir ? Dis-moi ça en deux mots...On devait dîner ensemble à l'Archestrate et se raconter autour d'un repas succulent ce qu'on avait fait depuis tout ce temps.
    • Non, non, je n'ai pas le temps, il faut que je vienne tout de suite, attends moi je t'en prie, c'est important.Sa voix était altérée et semblait refléter une grande préoccupation, mais moi aussi j'avais des choses importantes à faire en ce jour qui commençait si bien. Je tentai un compromis.
    • Bon, viens vite, mais je ne pourrai pas te garder longtemps, j'ai deux rendez-vous ce matin, et je déjeune avec Camille. (Camille, c'est ma copine)Je n'avais pas fini ma phrase qu'il avait déjà raccroché. J'étais en train de prendre mon petit déjeuner quand on sonna. Il avait fait vite en effet. J'ouvris la porte rapidement, prêt à lui tomber dans les bras...et je me trouvai subitement devant un gars grand et costaud qui m'empoigna et me repoussa pour entrer dans la pièce sans attendre que je l'invite. Derrière lui suivit un autre homme plus petit mais à l'air vraiment mauvais qui tenait solidement mon frère le bras tordu dans le dos et claqua la porte d'un méchant coup de pied.Les deux individus, bruns et basanés, avaient des têtes d'indépendantistes corses. En fait ils étaient corses, comme je l'appris peu après, mais pas indépendantistes. Suffoqué, j'élevai la voix pour leur demander ce qui leur prenait de s'introduire comme ça chez moi et de brutaliser mon frère, mais je n'en menais pas large. J'essayais juste de fanfaronner pour reprendre mes esprits et tenter de dominer la situation. Le premier me regarda de travers, s'assit sur mon canapé et, d'un ton comminatoire, m'intima l'ordre de m'asseoir aussi, pendant que l'autre, le patibulaire, après avoir lâché mon frère, restait près de la porte au cas où nous aurions eu des velléités de fuite. Julien, livide, s'écroula sur une chaise, me jetant en coin un regard penaud. Il avait l'air coupable.Le grand balaise prit la parole, s'adressant à moi.
    • Voilà ce qui se passe mon gars (il avait bien l'accent corse). Ton frère, il a séduit notre sœur, et ça on n'est pas d'accord. Te trompes pas, on n'est pas des attardés du siècle d'avant, avec les histoires d'honneur et tout ça, mais il y a quand même des règles à respecter : le mec avec qui elle sort, il ne doit pas lui causer du tort, et ton frangin, eh bien il a pas été correct. Il lui a promis le mariage, on a même commencé les préparatifs des fiançailles, et puis un beau jour il s'est tiré sans rien dire à personne. Nous on laisse les gens libres de faire ce qu'ils veulent, mais on doit être correct. Et lui, il s'est mal conduit. Ma sœur elle pleure, elle a perdu sa réputation, et nous on a engagé des frais. Tu me suis ? On veut des réparations.Je tombais des nues. Je rétorquai :
    • Mais qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans ? Je ne connais rien de la vie privée de mon frère, je ne l'ai pas vu depuis un an, on ne s'est même pas téléphoné ! Fabien, c'est quoi cette histoire ?Fabien avait l'air très gêné. Il répondit en regardant le sol :
    • J'ai rencontré Carmen l'année dernière, et au début j'ai vraiment cru avoir trouvé la femme de ma vie, au point de la demander en mariage. Mais c'était trop tôt, j'aurais dû réfléchir un peu plus longtemps. Quand je suis parti, ça n'allait plus très bien avec elle, elle s'en rendait compte mais elle s'accrochait, elle n'osait pas revenir en arrière : avec les mœurs des corses, même modernes, ça lui aurait coûté cher.En entendant ces mots, les deux frères renâclèrent, mais Fabien continua.
    • Je ne savais pas quoi faire, si on se mariait ça aurait vite mal tourné, si on rompait nos vœux officiellement, elle en aurait pâti. Alors oui, j'ai sûrement été un peu lâche, et je me suis tiré sans rien dire, je ne pensais pas qu'ils me suivraient sur le continent pour régler leurs comptes avec moi, et d'ailleurs je ne pensais pas qu'ils pourraient me retrouver. Maintenant je suis dans la mouise, si tu pouvais faire quelque chose...
    • Elle est bonne celle-là ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse dans cette affaire qui ne me regarde pas et que je ne connaissais pas il y a cinq minutes ?Le grand frère reprit la parole :
    • C'est pas difficile. On veut qu'il rembourse les frais des fiançailles, et pour le préjudice moral, on estime que ça vaut 10000 €. Il allonge ça, et tout va bien. Sinon, je ne sais pas, mais mon frangin ici présent il n'est pas aussi conciliant que moi, je te dis que ça.

    Le frangin se fendit d'un sourire carnassier, exhibant des dents d'un blanc éblouissant.

    Je compris soudain pourquoi Fabien avait repris contact avec moi quelques jours auparavant, après une aussi longue période sans aucun signe de vie, même pas un SMS. Il n'avait pas d'argent et comptait sur moi pour rembourser sa dette « morale ». Ou alors ils étaient de mèche pour m'extorquer de l'argent.

    Une partie de la matinée se passa ainsi à palabrer, à négocier, avec des moments d'énervement, des coups de gueule, mais aussi des questions sur la sœur et des digressions sur la mentalité corse. J'en tirai la conclusion que mon frère était vraiment en mauvaise posture, et qu'il fallait en effet que je fasse quelque chose pour lui. De mauvaise grâce, après un âpre marchandage, je fis un chèque de 8000 € fiançailles comprises, me promettant d'y faire opposition dès que les bandits corses seraient partis.

    Quand ce fut terminé, j'avais perdu une belle somme, raté mes rendez-vous d'affaires avec le profit juteux qui s'annonçait, décommandé le déjeuner avec Camille qui me fit la tête pendant quelques jours. J'avais en compensation sauvé la mise à mon frère, mais c'était une piètre consolation car, à peine étions nous enfin seuls qu'il se comporta comme si rien ne s'était passé, à peine me remercia t-il avant de s'installer comme s'il était chez lui. De plus, le soleil s'était caché, l'orage grondait et la pluie frappait mes carreaux. J'étais d'humeur calamiteuse. Je me vengeai en annulant le dîner à l'Archestrate et en commandant des pizzas par téléphone.

    Comment une journée qui s'annonçait aussi bien avait-elle pu se transformer en un tel cauchemar ?

     


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  • La nuit est pleine de monstres, et le jour plein d'apparences. Qui peut dire en se réveillant, s'il sort d'un rêve ou s'il quitte la réalité ? Ou en s'endormant, s'il entre dans le réel en laissant derrière lui un monde imaginaire ?

    C'est ce genre de questions philosophiques que se posait Fabrice, assis au soleil sur une pierre, face à la mer. Ici, en pleine lumière, tout lui semblait fallacieux. Il pouvait laisser le sable filer entre ses mains, il sentait la chaleur de midi sur son crâne dégarni, il aurait même pu essayer de se réveiller en se donnant des gifles : tout paraissait vrai, solide, consistant. Et pourtant...

    Pourtant, il ne se sentait pas exister dans ce monde là. Tout semblait trop vrai, justement, trop solide, trop consistant. Comme si l'univers qui l'entourait avait été conçu pour tromper celui qui ne faisait pas assez attention. Un monde d'artefacts, sur-réel, trop réel pour être vrai. Louche, pour tout dire. Fabriqué. Faux. Les grains de sable, très ronds, trop ronds, comme s'ils sortaient d'une usine à grains de sable. Le soleil, sphérique lui aussi. La pierre sur laquelle il était assis, presque ronde, mais pas tout à fait pour qu'il ne se méfie pas. Les arbres, à sa droite, comme des palmiers en plastique, d'un vert trop vert. Les gens qui passaient, des marionnettes perfectionnées. Il était seul dans ce monde là. Il essayait bien parfois de se raisonner, il n'était tout de même pas paranoïaque, et pour s'en convaincre, se disait que ce qu'on peut toucher et sentir avec ses mains, ses yeux, ses cinq sens, c'était la définition même de la réalité. Cela ne durait pas longtemps, sa pensée s'effilochait vite, flottant librement vers des rêveries sans but, tout en s'emplissant peu à peu d'une crainte qui montait au fur et à mesure que la journée passait et que la nuit approchait.

    Car la nuit, il rêvait. Et il avait peur de ses rêves, qui étaient tellement plus vrais que cette réalité ensoleillée. Non pas qu'ils soient tous terrifiants, cela arrivait parfois (il y avait même des rêves délicieux), mais parce que tout ce qui arrivait là-bas semblait fait pour lui. Il se souvenait de tout, il était le centre du monde, tout ce à quoi il pensait se réalisait, puis disparaissait. La raison n'existait plus, c'était excitant mais aussi déstabilisant, car il ne pouvait rien prévoir, tout arrivait dans un désordre dont il était le réceptacle obligé et consentant. Il se disait qu'un jour il ne sortirait plus de ses rêves, et cette perspective l'affolait. Ou au contraire qu'une nuit il pourrait peut-être, en toute conscience, passer à son gré d'un monde à l'autre, et saurait enfin si l'un d'eux était plus vrai que l'autre, ou si les deux existaient dans des espaces différents, dotés de lois incompatibles, mais réelles. Plusieurs fois déjà il avait eu l'impression que l'autre monde, celui de la nuit, le guettait dans ce monde-ci, sur le point de faire irruption dans l'espace qui n'était pas le sien. C'était un souffle dans son cou alors qu'il n'y avait pas de vent, une ombre derrière lui disparaissant quand il se retournait, un murmure dans son oreille sans bouche pour le produire. Cela le terrifiait et lui faisait craindre l'arrivée de la nuit et les rêves qui l'habitaient.

     

    Au bout d'un long moment, il soupira et se leva. Il avait faim. Cela au moins était une réalité concrète à laquelle il ne fallait pas déroger.

     


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  • Interview de Mehdi Monnier, chef du groupe GJ au Parlement européen, le 2 juin 2019

    Cnews :

    Monsieur Monnier, vous voici depuis la semaine dernière élu au Parlement Européen, et qui plus est, chef de file à 28 ans des 23 députés de votre mouvement, qui n'existait pas encore il y a six mois. Comment expliquez-vous cela ? Comment le vivez-vous ?

    Mehdi Monnier :

    C'est une grosse surprise et un grand bonheur. Mais aussi une grande responsabilité. Car nous voici maintenant en mesure de pouvoir changer des choses au sein de cette Europe qui ne fonctionne pas et que nous avons tant critiquée, voire rejetée, il n'y a pas si longtemps. Sans parler d'un autre challenge, celui de démontrer à ceux qui nous ont élus et soutenus malgré leur méfiance et même leur opposition à toute forme de représentativité, que la discussion et la lutte dans le cadre d'institutions existantes qu'on peut améliorer, vaut mieux que la simple expression d'une colère certes légitime, mais inefficace en raison de sa désorganisation et de son absence de vision à long terme. J'ajouterai que cela me fait une drôle d'impression que vous m'appeliez « Monsieur » alors qu'il y a si peu de temps je manifestais encore sur les Champs Elysées, que j'ai été brièvement emprisonné à cause de cela, et qu'en octobre dernier je venais de perdre mon emploi...

    CN :

    Justement, avant de parler des actions que vous comptez mener à Bruxelles et à Strasbourg, dites-nous qui vous êtes, comment vous en êtes arrivé là, car on vous connaît peu en France et encore moins en Europe, puisque votre campagne a été très courte et sans leader déclaré.

    MM :

    Je ne sais pas si cela est très important. Je fais partie d'un mouvement dont la principale caractéristique est d'être avant tout l'expression collective d'un mal-être profond, qui couve depuis des années en France et au-delà dans tous les pays d'Europe. Si j'ai été élu chef de file par mes collègues, ce n'est pas en raison de mes qualités propres ni d'une quelconque ambition personnelle, mais surtout parce que ma personne symbolise bien les difficultés auxquelles se heurtent les plus démunis.

    CN :

    C'est à dire ?

    MM :

    Vous voulez absolument que je parle de moi, et cela m'ennuie, car je ne souhaite pas personnaliser ma fonction au-delà de ce qui est juste nécessaire. Sachez simplement que mon histoire concentre les difficultés que beaucoup de gens rencontrent dans notre société. J'ai eu de la chance de m'en sortir, ce qui n'arrive pas à tout le monde.

    Je suis né à Grigny la Grande Borne, un « quartier » comme on dit, où la vie n'était pas facile et ne l'est toujours pas aujourd'hui. Alors, sans insister, voici la liste des choses que j'ai vécues et que, dans un monde idéal, il faudrait pouvoir changer.

    Mes parents étaient pauvres et sans instruction. Ma mère a eu cinq enfants et ne travaillait pas. Elle était maghrébine, et cela ne lui a pas facilité la vie. Mon père n'avait pas de qualification, il faisait des petits boulots manuels qui ne suffisaient pas pour nourrir sa famille, alors il a plusieurs fois été arrêté pour des petits trafics illégaux. Moi j'étais l'aîné, et j'ai dû très rapidement aider ma mère pour m'occuper de mes frères et sœurs. Cela s'est fait au détriment de mes études, je manquais souvent l'école et je traînais à ne rien faire avec d'autres.

    J'avais dix ans quand le feu a pris dans le logement vétuste qu'on occupait. Mes parents sont morts ainsi que mes deux frères. Nous n'avions pas de famille, et on nous a mis à l'assistance publique. Mes deux soeurs on été placées dans des familles d'accueil qui se préoccupaient plus de leur chèque mensuel que d'elles. Quant à moi, j'ai eu beaucoup de chance, je suis tombé sur un éducateur extraordinaire qui m'a vraiment fait avancer, même s'il n'était pas tendre, simplement en m'inculquant quelques valeurs de base que j'ai eu l'intelligence de conserver et de mettre en application.

    CN :

    Pour un départ dans la vie, c'était en effet du concentré, si je puis dire ! Mais quand même, cela ne suffit pas pour avoir fait de vous un leader politique...

    MM :

    Je vois que vous n'avez pas écouté ce que je viens de vous dire. Je ne suis pas un leader, je suis juste représentatif d'une certaine catégorie de personnes dont il existe des millions d'exemplaires en France, avec peut-être une langue un peu mieux pendue que la moyenne. Je ne prendrai jamais seul des décisions, je serai le porteur de la parole du groupe, car je crois à la force du collectif. Je vais vous dire pourquoi.

    D'abord, encore une fois, si je n'avais pas été aidé par cet éducateur, j'aurais sans doute mal tourné, comme on dit. Avec lui, j'ai appris ce que c'était que l'abnégation et l'ouverture aux autres. Il m'a écouté, m'a parfois conseillé, mais surtout il m'a fait réfléchir pour que je puisse prendre seul les décisions concernant ma vie.

    Ensuite, je me suis remis aux études, avec beaucoup de retard. J'ai travaillé dur, mais pas seul. En classe, j'avais quelques camarades, pas forcément les mieux lotis, mais on s'entraidait, ce qui nous a permis de réussir au bac, presque tous. Cette fois encore, c'est le groupe qui nous a fait gagner. Puis, comme nous nous estimions trop vieux, pas très motivés par des études supérieures et surtout sans le sou, nous avons décidé ensemble de créer une société de fabrication de tee-shirts personnalisés. Et là, on a galéré, car personne ne voulait nous aider pour démarrer, surtout pas les banques, qui empilaient les exigences de garanties et multipliaient les obstacles avant de nous accorder le moindre euro. Je vous passe les détails, mais soyez sûr qu'on a déployé une énorme énergie pour développer cette activité. Cela a duré deux ans et commençait à bien fonctionner, quand notre stock a été emporté par une crue lors des orages de l'automne dernier, et nous avons été obligés de déposer le bilan.

    Pole Emploi ne nous a pas fait de cadeau, accumulant les tracasseries administratives et les radiations provisoires ou définitives, et là nous avons vu rouge. Nous nous sommes joints au mouvement des gilets jaunes pour exprimer notre colère, mais j'ai vu rapidement que cela ne déboucherait sur rien si le mouvement restait dispersé et ne faisait que répéter semaine après semaine l'expression d'une colère multiforme qui ne s'organisait pas. C'est pourquoi, avec d'autres, nous avons lancé l'idée de créer un mouvement européen dont je peux maintenant vous exposer le contenu.

    CN : ….l'interview continue...

     


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  • La mère (Suzanne)

    Anaïs vient d'avoir 17 ans. C'est curieux, elle ne me parle jamais des garçons qu'elle fréquente. Faut dire qu'elle est sérieuse, toujours première en classe. Pourtant elle est mignonne, mais c'est une intello. Ça doit en énerver beaucoup. Ou alors elle cache bien son jeu. Après tout, c'est ma fille, et moi à son âge, j'en faisais courir des garçons, donc elle devrait avoir quelques uns de mes gènes, non ? Et ceux-là en particulier, bien que je me sois calmée depuis un bout de temps. C'est pas que j'y tienne, à ce qu'elle fréquente, car maintenant que j'y pense, j'ai frôlé plusieurs fois le viol. J'ai même cru une fois que j'étais enceinte, et pourtant je la prenais la pilule. Mais avec elle, normalement il ne devrait pas y avoir de problème, je lui ai dit je ne sais combien de fois de faire attention. Tout ce qu'elle a répondu, c'est qu'elle savait aussi bien que moi, et pour qui je la prenais. Quoique c'est à double sens, ça : ou bien elle est au courant, donc elle est comme moi et elle fait attention, ou bien c'est une sainte nitouche. Je me demande ce que je préfère en fin de compte. Ou alors...non... maintenant que j'y pense, elle amène beaucoup de copines à la maison, et...non... ça ne peut pas être ça quand même, pas des filles !

    Ouh là là ! Comment savoir ? Je ne vais pas fouiller dans ses affaires, ça ne se fait pas, bien que ce soit ma fille. Oui, mais je suis inquiète, alors tant pis. Je vais aller jeter un coup d'oeil, dans sa chambre, histoire de faire un peu le ménage, c'est tout... Je ne vois rien. Elle a dû planquer quelque chose, une photo, des adresses, des mots griffonnés sur des bouts de papier, c'est pas possible, il y a toujours des traces. C'est comme ça que je faisais dans le temps. Mais non, je ne vois toujours rien. Elle doit se méfier de moi. C'est vrai que je lui ai posé beaucoup de questions ces derniers temps.

    Mais j'y pense, on est en 2018, tout se passe maintenant sur les réseaux dits sociaux, Internet, les blogs, les trucs comme Facebook ou Twitter, ou des sites de photos, ou des forums de discussions. C'est vrai que je dois retarder sur ce plan, mais elle ne m'a jamais rien dit, je la vois juste tapoter souvent sur son smartphone. Elle reste toujours très vague quand je lui demande ce qu'elle raconte à cette machine, elle me répond que derrière les machines il y a des gens et qu'elle discute avec plein de monde. Qui ? Là, elle ne répond pas. Une fois elle m'a dit que c'était ses affaires à elle.

    Ah, voilà son ordinateur, je vais faire chou blanc, il doit être éteint et elle a sûrement un mot de passe. Non, ça alors ! Il est juste en veille, on dirait qu'elle l'a oublié en partant vite ce matin. Je transpire. J'y vais ou pas ? C'est pas bien ce que je fais. Oui, mais je dois savoir, c'est pour son bien, ce n'est pas de la curiosité malsaine. Enfin je ne crois pas. Car même si je trouve quelque chose, je fais quoi après ? J'ai appuyé par hasard sur une touche, et tout s'est rallumé, j'ai rien fait. Je vois plein de dossiers, ils ont l'air tous très bien, voyons...Maths..Dissertations...Notes... Ecologie (oui c'est vrai elle milite pour les baleines et n'aime pas les japonais)...Ah, là c'est plus intéressant : Correspondance...Photos...Personnel...J'ai bien envie d'y aller faire un tour dans ceux là. Juste un peu. D'ailleurs, elle va bientôt rentrer, faut que je me dépêche. Voyons. Correspondance. Non, rien d'important. Enfin, si quand même, elle a écrit une lettre à Le Clézio ? Ça alors ! Pas possible, c'est vraiment une intello ! Bon, je verrai plus tard. Rien de grave pour elle là dedans. C'est pas ce que je cherche. Oui, j'avoue, en fait je cherche des histoires d'amour ou de sexe, c'est ça l'important pour une jeune fille de son âge. Photos. Ben non, rien de compromettant là dedans non plus, photos de famille, des paysages, et même de l'abstrait. C'est vrai qu'elle aime la photo. Vais finir par croire qu'elle est parfaite ma fille, si toutefois rester vierge jusqu'à 20 ans c'est un signe de perfection...Personnel. Ya des sous dossiers. Skype. Photos. Journal. Mails. Un petit coup d'oeil sur le journal, c'est tapé à la machine, c'est moins joli que dans le temps quand on écrivait à la main. Mais non, là encore rien d'intéressant, que des trucs banals, c'est bizarre quand même, inquiétant pour tout dire... Et les nouvelles photos ce sont les portraits de ses amis, j'en reconnais quelques uns, rieurs, francs et ouverts, des têtes de braves petits jeunes, filles et garçons. Pas normal tout ça. Qu'est ce qu'il y a d'autre ? Des dossiers aux noms bizarres, incompréhensibles. Voyons ça. Ah pas possible de les ouvrir, elle a dû mettre un mot de passe, c'est une maline, comme tous les jeunes d'aujourd'hui. Mais ça prouve bien qu'elle cache quelque chose.

    Zut la voilà qui se pointe, j'ai entendu la porte, je ferme tout et je descends, je vais parler un peu avec elle en bas pour que son ordi s'éteigne et refroidisse, sinon elle va s'apercevoir qu'on y a touché et ça risque d'être le drame. J'ai une drôle d'impression, je regrette presque d'être allée fouiner, puisque j'ai rien trouvé. Ou alors elle a tout caché ailleurs, c'est plutôt ça. J'aurais dû y aller avant, j'aurai plus l'occasion

     

    La fille (Anaïs)

    Maman m'embête depuis quelque temps, elle n'arrête pas de me poser des questions l'air de rien, elle tourne autour du pot, je vois bien où elle veut en venir, savoir si j'ai déjà couché, si je bois ou me drogue, si j'ai un ou plusieurs petits amis. Ya que ça qui l'intéresse, c'est tout juste si elle me parle de mes cours et de mes résultats. Faut dire que, pour ce que j'en sais, elle n'était pas farouche de son temps, alors elle pourrait me ficher la paix. Heureusement qu'il y a Papa pour parler d'autre chose.

    De toute façon, je ne lui dirai rien, elle en ferait tout un plat, surtout si je ne lui donne pas de détails. Et comme elle est du genre curieux insistant, je me méfie. Je ne laisse rien traîner et tout ce que je ne veux pas qu'elle sache, je l'ai mis sur mon ordinateur, bien protégé. Mais je voudrais quand même savoir si elle osera venir fouiner, ça me titille. Ce matin, j'ai laissé ouverte ma bécane, si elle y met le nez je le saurai tout de suite. Là je suis sur le chemin de retour, je rentre plus tôt, ça me fourmille dans le ventre de savoir.

    Tiens, elle m'a entendue rentrer, elle descend un poil trop vite, je suis sûre qu'elle y était.

     

    La mère et la fille

    -  Tu arrives bien tôt, Anaïs. Tu n'as pas traîné avec tes copains aujourd'hui ? Ça tombe bien, tu vas pouvoir m'aider à préparer le déjeuner, je suis en retard.

    -  Non, j'ai pas le temps, j'ai pas fini mes exercices pour cet aprème. Je monte.

    -  Quand même, tu pourrais faire un effort, c'est toujours moi aux casseroles..

    -  Bon, je vais poser mes affaires et je redescends.

    -  Mais non, reste, poses ton sac et viens. C'est tout de suite que j'ai besoin de toi. Ton père va arriver et rien ne sera prêt. Allez...

    -  Mais j'en ai pour deux secondes, tu est pénible à la fin... !

    Anaïs monte l'escalier et entre dans sa chambre. Elle voit immédiatement que son ordinateur est allumé, positionné sur le « Journal ». Sa mère a dû être surprise, elle est bel et bien venue fouiller dans ses dossiers. Cela la met en rage. Elle redescend aussi vite qu'elle était montée.

    -  Tu es venue mettre ton nez dans mes affaires ! Tu as fouillé ! C'est dégueulasse ! Je t'avais pourtant dit que je n'avais rien à cacher. C'est beau la confiance...

    Suzanne a le dos tourné et regarde ses casseroles. Elle est gênée et ne sait quoi répondre. Elle se tait.

    -  Alors, tu ne dis rien ? Tu as trouvé ce que tu voulais ? Tu cherchais quoi d'ailleurs ? Ce que tu as fait, c'est nul.

    Suzanne pose sa cuillère en bois, se reprend et se tourne vers sa fille.

    -  Je suis désolée, je ne cherchais rien de spécial. Je suis juste inquiète, parce que tu as beaucoup changé ces derniers temps, que tu ne me dis rien, et que je voudrais bien savoir ce qui se passe. Ça s'est trouvé comme ça, pendant que je faisais un peu le ménage chez toi...

    -  Le ménage, mon œil ! Eh bien justement il ne se passe rien et je n'ai pas envie d'en parler. Je ne suis plus une petite fille et ma vie personnelle ne regarde que moi. Les parents n'ont pas à venir farfouiller dans mes affaires uniquement parce qu'ils sont inquiets. En fin de compte, tu fouilles pour te rassurer, toi, et ce que je vis, moi, tu t'en fous. C'est de la curiosité, rien de plus, pour pouvoir échanger des confidences avec tes amies au cours d'un thé ou pendue au téléphone, et transformer la maison en nid de concierges. Je suis un sujet de conversation, c'est tout !

    -  Ah non, tu vas te taire, là, parce que tout ce que tu viens de dire ce n'est pas vrai. Je respecte ta vie personnelle depuis longtemps, tu le sais bien, c'est trop injuste ce que tu dis. Je n'aurais pas à essayer de savoir ce que tu vis en ce moment si tu en parlais un tout petit peu. Toi aussi tu devrais avoir confiance en moi, ça marche dans les deux sens ta remarque.

    Anaïs est toujours très remontée.

    -  Parce que toi tu racontais sans doute tout à ta mère, non ? Ça m'étonnerait bien ! Tu voudrais que je fasse ce que toi tu ne faisais pas ? Pourquoi ?Je ne veux plus que tu entres dans ma chambre !

    Elle se retourne, claque la porte de la cuisine, monte l'escalier à toute vitesse. On entend la clé tourner dans la serrure.

    Suzanne a le visage sombre. Après un moment, elle s'assoit et reprend l'épluchage de ses légumes. Tout à l'heure, quand sa fille se sera un peu calmée, elle ira taper à sa porte pour qu'elle vienne dîner, et elle s'excusera encore une fois. Elle espère que la dispute s'arrêtera là et que les bonnes relations qu'elle a avec sa fille reviendront.

    Mais elle ne promettra pas de ne plus faire la curieuse, car elle ne sait toujours pas ce qui se cache dans les dossiers aux noms bizarres de l'ordinateur...

     


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