• Comme tout le monde, je ne suis pas beaucoup sorti en cette période bizarre qui s'étend du 17 mars au 11 mai 2020, où tout ou presque s'est arrêté dans le pays, en Europe et dans le monde, en raison de la prolifération d'un dangereux virus, le Covid19. Pour moi, plus d'ateliers d'écriture à Dreux, plus de Café-Débat à Saint Quentin en Yvelines, plus de randonnées dans la forêt de Dreux, plus d'invitations faites aux amis, plus de visites des enfants. Il ne restait que les courses rapides au supermarché, où nous nous rendions, ma femme et moi, bardés de masques et enduits de gel hydroalcoolique, attentifs à détecter les individus dangereux croisés dans les gondoles, et la promenade quotidienne du chien, un peu élargie sans toutefois dépasser le rayon du kilomètre réglementaire autour de la maison, munis de notre autorisation dûment approuvée par nous-mêmes.

    Alors, qu'ai-je fait pour meubler mes journées ? A vrai dire, je ne me suis pas ennuyé, du tout. J'ai enfin mis en train le tri de mes archives et le rangement de mon sous-sol, maintes fois programmés, toujours reportés, déjà racontés. Un peu de jardinage, mais guère plus qu'en temps normal. J'aurais aussi dû bricoler pour arranger des prises électriques, recoller des plinthes, peindre un mur extérieur, et j'en passe, mais cette activité m'a toujours rebuté, et j'ai toujours trouvé plein de bonnes raisons pour ne pas m'y mettre. Par contre, j'ai passé plus de temps à naviguer sur Internet, à suivre les péripéties parfois ubuesques de l'épidémie et de son traitement par les pouvoirs publics et les experts de toute nature, à discuter par courriels interposés et forums de discussion avec des amis ou avec des inconnus, sur d'autres sujets que le confinement obligé.

    Vers la fin, tout de même, j'ai commencé à investir la cuisine pour élargir mon panel de recettes et tester avant de les offrir aux futurs invités de nouveaux plats en principe succulents. Mais à deux, ce n'était quand même pas très amusant de les manger et de prendre des kilos en conséquence. Ce qui a le mieux marché, c'est la confiture de fraises, les premiers arrivages ayant fait leur apparition au début du mois de mai.

    C'est facile comme tout ! Vous achetez une clayette de cinq kilos de fraises au supermarché, ainsi qu'un sac de cinq kilos de sucre cristallisé et vous investissez ensuite la cuisine en deux temps. D'abord, vous en interdisez l'accès à votre femme qui viendrait à coup sûr vous perturber, voire vous donner des conseils, et vous vous attablez, car c'est tout de même mieux de travailler assis. Vous éliminez les fraises pourries, il y en a toujours. Ensuite, avec un couteau pointu et bien aiguisé, vous tournez autour de la queue du fruit pour enlever la verdure qui n'a rien à faire là. Vous le coupez en deux ou en quatre selon la grosseur, et vous le jetez dans la bassine en cuivre. Cela prend du temps, il y a beaucoup de fruits, c'est répétitif, mais vous avez pris soin de mettre un disque de votre musique préférée, si bien que vous ne pouvez pas vous ennuyer même si parfois on vient protester quand la chevauchée des walkyries dépasse, paraît-il, le nombre de décibels autorisés. Vous avez aussi les doigts collants et rouges, il faut les laver plusieurs fois. Quand c'est fini, vous y ajoutez le sucre, autant qu'il y a de fruits, ou un peu moins. Vous remuez bien, et vous rangez tout ça dans un coin toute la nuit, à l'abri de la gent canine et féline qui pourrait être tentée de devenir herbivore. A ce moment, votre femme a le droit, et même le devoir, de revenir dans les lieux pour préparer le repas du soir, et vous allez tranquillement siroter un whisky pour vous reposer des efforts accomplis.

    La deuxième phase de l'opération se situe le lendemain. En allant prendre le petit déjeuner, vous jetez un coup d'oeil : les fraises ont dégorgé leur jus, et la bassine est pleine d'un mélange liquide, bien rouge, dans lequel baignent les morceaux. Vous remuez encore, pour que le sucre qui ne s'est pas dissous disparaisse dans le coulis. Quand vous avez avalé votre café et vos quatre tartines aux confitures de l'année précédente, vous retroussez vos manches pour vous mettre sérieusement à l'ouvrage, en pyjama si besoin, mais ça ne changera pas le goût du produit, c'est certain. Vous constatez d'abord que la bassine est trop pleine, il y a près de sept kilos de mélange. Vous en enlevez la moitié que vous stockez dans un grand saladier pour une deuxième fournée. Vous décidez alors que cette année, ce sera de la marmelade, et vous moulinez le contenu pour en faire un sirop bien onctueux, où il n'y a plus de morceaux. Au passage, vous ne résistez pas au plaisir de tremper le doigt dans la bassine et de le sucer voluptueusement, pour voir dites vous, mais en fait par pure gourmandise. Vous savez aussi que la confiture de fraises, si on ne fait pas attention, ça coule, beaucoup, toujours sur le devant du pyjama ou les genoux où se trouve pourtant en général une serviette. Il faut donc la rendre plus ferme. Vous avez trois méthodes pour cela. Faire cuire longtemps le mélange, mais plus ça dure, plus le goût de la fraise s'estompe, c'est quand même dommage. Ajouter au mélange du jus de pomme, dont la pectine va gélifier la confiture, mais ce n'est plus de la fraise, c'est de la pomme-fraise, et vous avez un a priori contre les mélanges, car rien ne vaut la pureté de l'unicité (et puis il faut presser des pommes, c'est fatigant). Enfin, la meilleure solution en ces temps de confort industriel, c'est d'acheter au supermarché du « Vitpris », qui n'est en fait que du jus de pomme lyophilisé, ce qui rassure votre esprit écologique. C'est cette solution que vous choisissez. Vous mettez la bassine sur le feu, vous attendez que ça bouillonne, vous comptez sept minutes, vous écumez la surface de la mousse qui s'y est formée, et vous mettez tout ça en pots. Ces récipients sont des récupérations de vieux achats, du temps où vous achetiez de la confiture « Bonne Maman », ainsi que des pots de pâté vides, soigneusement lavés évidemment. A la fin, vous avez fait une vingtaine de pots, cela permettra de passer l'hiver.

    Après le déconfinement, vous avez recommencé l'opération avec des framboises, des cassis, des groseilles, des prunes, des abricots, des poires, et d'autres encore. A la fin du mois d'août, vous êtes à la tête d'une armoire riche de près de 120 pots, que malheureusement vous serez seul à manger, car dans votre famille, on préfère le saucisson aux confitures.

     


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