• Je suis un drôle de mec

    Je suis un drôle de mec ! C’est ce que je me dis souvent lorsque je me regarde dans la glace quand je suis tout seul. Drôle n’est pas vraiment le qualificatif qui convient, parce que ce n’est pas drôle de mesurer à peine mètre cinquante malgré les talonnettes que je porte depuis que je suis adulte et que je ne grandis plus. Quand il n’y a personne avec moi, ça va, car il n’y a pas de point de comparaison possible avec tous ceux qui se prennent pour des géants en me regardant de haut. Alors, j’admire ma taille fine, mon ventre plat, mes cheveux noirs bouclés qui mettent en valeur mes yeux presque bleus, mon visage avenant, juste un peu poupin, mon petit nez pointé vers le ciel. Je me trouve beau. Forcément, pour voir les visages des autres je suis obligé de me tenir très droit, très cambré en arrière, cela m’occasionne des douleurs permanentes dans le cou et le haut du dos et me rend de méchante humeur.

    Je suis un drôle de mec, oui ! Toujours à cause de cette satanée taille, je souffre d’un complexe d’infériorité, mais j’en suis parfaitement conscient et je le maîtrise si bien que je l’ai transformé en avantage concurrentiel. On m’a tellement fait comprendre depuis toujours que si j’étais une demi-portion sur le plan physique, je devais l’être aussi sur le plan intellectuel. Aussi, pour leur démontrer le contraire, depuis mon entrée à l’école j’ai travaillé comme un fou pour être le premier de ma classe, premier aux concours que j’ai passés, jusqu’à ce que je sois aujourd’hui à la tête de cette entreprise que je dirige d’une main de fer après avoir éliminé tous ces grands benêts qui me sous-estimaient. Petite la main, mais dure et impitoyable. D’ailleurs tout le monde me craint, et cela me procure une joie ineffable, surtout quand je vois trembler devant moi de grandes carcasses dont je n’aperçois que le dessous du menton…

    Je suis un drôle de mec, d’une autre façon ! Car il y a un domaine où, malgré tout et quoi que je fasse, rien ne marche comme je le voudrais. C’est bien sûr celui de mes relations avec les femmes. Je n’ai jamais osé les approcher, je suis tétanisé, trop lucide pour les aborder en conquérant comme si je mesurais trente centimètres de plus, interprétant à mon corps défendant le moindre signe ou le moindre mot de leur part comme une moquerie ou une allusion cachée. Et je suis trop fier pour faire appel aux services de professionnelles, cela a toujours résonné dans mon esprit comme un aveu d’échec, et je fuis. Pour ne pas y penser, j’ai pris le parti de n’embaucher que des laiderons, c’est devenu un critère majeur de sélection ; je me dis que c’est aussi ma façon d’être bon sans arrières pensées.

    Je suis donc un drôle de mec, pour toutes ces raisons ! Ma petite taille a orienté toute mon existence. Elle a forgé et aigri mon caractère, m’a rendu méchant et intolérant, m’a procuré de l’argent et la puissance nuisible qui va avec, m’a éloigné de l’amour, bref m’a empêché de vivre normalement. A quels infimes détails tient le déroulement de toute une existence ? Comment aurait été ma vie si j’avais eu quelques centimètres de plus ?

    Je suis peut-être un drôle de mec, mais le bon Dieu aussi. Tout ça c’est de sa faute.

    12/04/2023

     

     


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