• Angoisses nocturnes

    La nuit est propice à la peur. Pourtant, ce qui se passe dans le noir n'est pas plus dangereux que ce qui se déroule en pleine lumière, mais on craint moins ce qui est visible. La vue met de la distance entre les événements et ce qu'on en perçoit, bien plus que l'ouïe ou le toucher, car l'imagination compense ce qu'on ne voit pas en élevant au rang d'anomalie le moindre courant d'air nocturne, le moindre bruit suspect, toutes choses qui, en plein jour, seraient imperceptibles ou ignorées.

    Laissez-moi vous dire alors de quoi vous avez peur la nuit, lorsque, pour je ne sais quelle raison, vous vous éveillez sans pouvoir vous rendormir de suite. Les volets sont fermés, et malgré la porte ouverte, aucune clarté ne traverse le seuil, même les nuits de pleine lune. Vous êtes dans le noir, dans le silence de la maison, avec rien que le léger frottement du drap sur votre peau quand vous bougez un peu. Vous êtes seul avec vous-même, coupé de tout, replié dans votre tête, avec des pensées qui tournent, qui tournent, et qui vous conduisent immanquablement vers ce que vous ne pouvez supporter, qui vous fait peur par le seul fait de l'évoquer.

    Il y a des années, vous avez vu un film, plein d'humanité et de sensibilité, à des lieues des films d'horreur, mais qui vous a empli de terreur au point de n'avoir pas pu le visionner jusqu'au bout. Il s'appelait « Johnny s'en va-t-en guerre ». Il contait l'histoire d'un soldat de la guerre de 14-18 qui avait miraculeusement survécu après l'explosion d'un obus dans sa tranchée, le laissant vivant, mais sans bras ni jambes, aveugle, sourd et muet, avec juste le toucher pour communiquer avec le monde extérieur. Essayez donc de vous imaginer dans la peau de ce pauvre Johnny, avec sa pensée qui tourne en rond, qui ne peut se fixer sur rien de concret, habitée de quelques souvenirs épars, immobile dans son néant intérieur, prisonnier dans sa tête, avançant peu à peu vers une sorte de folie salvatrice d'où la conscience a disparu.

    Dans votre lit, vous êtes presque Johnny. Vous pouvez certes bouger vos quatre membres, mais comme lui tous vos sens majeurs ont disparu. Vous ne pouvez pas supporter la simple pensée de rester ainsi des heures, des jours durant, prisonnier comme lui d'un état irréversible. Vous essayez de chasser cette évocation insupportable, mais en général vous avez du mal, car vous vous tournez et retournez sur votre couche, vous vous mettez à transpirer, vos muscles se crispent, le sommeil s'éloigne. Alors vous allumez la lampe de chevet, vous respirez longuement, vous regardez le papier peint qui se décolle, la pendule qui vous dit qu'il est quatre heures, vos habits sur la chaise : le monde est de retour et peu à peu vous vous rassurez. Vous vous dites que jamais vous ne serez Johnny, ou que c'est très improbable, et vous pensez à ce que vous ferez le lendemain. Les idées noires s'estompent dans la clarté revenue. Parfois, vous vous levez pour aller boire un verre d'eau ; vous tentez de faire quelques exercices de respiration pour finir de vous apaiser, puis quand tout va mieux, vous éteignez et le sommeil finit par venir, plus ou moins vite.

    Un jour, vous finirez par rajouter dans votre testament  un codicille enjoignant à vos héritiers de ne jamais vous laisser dans l'état de Johnny, jamais, jamais.

    2 février 2022


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