• Voyage dans mon sous-sol

    Cela faisait des années que Sébastien entassait ses archives dans le sous-sol de sa maison, sans les trier ni les classer au préalable. Il y en avait des monceaux, au point qu'il n'osait plus ouvrir les placards, les vieux meubles moisis, les cartons, caisses et cantines pleins à ras bord et empilés les uns sur les autres. Il y avait là ses cahiers de l'école primaire, ses cours de terminale et de l'université, ses cahiers de notes prises lors de ses rendez-vous professionnels, même les brouillons des épreuves du bac, et plein de griffonnages sur des bouts de papier. Sans parler de sa correspondance, celle qu'il envoyait et qu'il avait retrouvée, celle qu'il recevait et qu'il conservait précieusement.

    Il avait aussi recueilli récemment plusieurs cartons de documents divers venant de sa belle-mère, décédée six mois plus tôt. Cela avait été l'élément déclencheur pour commencer à faire sérieusement le tri. Il ne pouvait pas se permettre d'ajouter à son fouillis personnel celui de cette vieille dame qu'il n'aimait pas trop, mais dont il était curieux de mieux connaître la vie. En outre sa femme, ne voulant pas faire ce travail, lui avait plusieurs fois recommandé de « tout jeter », car il n'y avait d'après elle rien d'intéressant à y trouver.

    Sébastien, qui venait de lire une biographie de Georges Simenon, y avait trouvé quelque chose qui l'avait fortement intéressé : quand Simenon se mettait à écrire un livre, il s'enfermait dans son bureau, avec interdiction à quiconque d'y entrer tant que le livre ne serait pas fini. Il y restait ainsi des jours, des semaines, on lui portait un plateau repas devant la porte, qu'il mangeait parfois. Il sortait, livre fini, sale, barbu, amaigri, mais content. Sébastien décida de l'imiter un tant soit peu, c'est à dire qu'il demanda à sa femme de ne le déranger sous aucun prétexte ; il remonterait pour déjeuner rapidement et pour dormir le soir.

    Sous l'escalier, un espace assez vaste accueillait une armoire métallique pleine de boîtes d'archives. Perpendiculairement, des étagères finissaient de remplir le lieu, il y avait entassé pêle-mêle plusieurs cartons remplis d'affaires de sa belle-mère. Plus loin, dans la buanderie, des rayonnages grossiers, des vieux meubles, des armoires chancelantes contenaient d'autres documents, des revues et beaucoup de livres indignes de figurer dans les bibliothèques des autres pièces. Il y avait de la poussière partout sur ces meubles jamais visités.

    Il décida de commencer par les cartons de sa belle-mère. Ce serait vite fait pensait-il, mais il y passa trois jours. Il y avait des photos en noir et blanc de très petit format, provenant des années 40 et 50, pleines de personnages inconnus et à peine discernables, des papiers administratifs jaunis relatifs à son séjour dans le corps médical en Indochine, des lettres aux autorités pour solliciter l'attribution de médailles à caractère militaire récompensant son séjour dans cette colonie, des informations sur le paquebot qu'elle avait pris pour revenir en France après Dien Bien Phu, des bribes de lettres à sa fille restée en métropole. Peu de choses postérieures à cette période indochinoise, à l'exception du jugement de divorce avec son premier mari, et le contrat de mariage avec le second. Et aussi un grand nombre d'albums photos relatifs à des voyages d'agrément récents dans le monde entier, vraisemblablement jamais ouverts après avoir été réalisés. Pour finir, beaucoup de photos de sa fille, des années 50 et 60, qu'il mit soigneusement de côté.

    Il regarda de près tous ces papiers anciens, restes d'un passé enfui, ce qui lui prit un temps fou. Au fur et à mesure qu'il les lisait ou les regardait, il fut envahi d'un étrange sentiment. Il découvrait, aussi peu que ce soit, la vie d'une femme ayant traversé le XXème siècle, enfant, puis jeune femme, mère mais si peu, volontaire, autoritaire, fière de son parcours, imbue d'elle-même, recherchant l'apparence plus que l'authenticité. Il n'en avait jamais été très proche, et il découvrait là les raisons que sa sensibilité lui avait fait pressentir. Pourtant, maintenant qu'elle était disparue, il se demandait ce qui allait bien rester de cette existence, qui n'avait de vraie valeur que dans le présent qu'elle avait vécu. Lorsqu'il aurait jeté pratiquement tout ce qu'il venait d'inventorier, il ne resterait plus rien d'elle, à peine quelques traces dans la mémoire de ceux qui l'avaient connue, des bribes encore plus ténues dans celle de ses petits enfants, et plus rien ensuite. D'ailleurs, même s'il conservait l'intégralité de ces restes de vie, plus personne ne viendrait les explorer. Mais avait-il le droit de faire cela ?

    Il s'arrêta un moment pour réfléchir, le cœur étreint d'une sourde angoisse. Pour lui-même, pour sa femme, pour ses enfants, il en serait de même : le souvenir s'effiloche au fur et à mesure que le temps passe. Il en va ainsi de tout individu, même les plus renommés finissent par être oubliés dans le torrent des années qui s'écoulent.

    Après l'exploration de cette vie terminée, il se sentit plus enclin à faire dans ses propres archives le tri nécessaire, sans état d'âme. Depuis toujours il s'était trompé. Il avait accumulé au fil des ans des monceaux d'objets sans aucun intérêt, juste destinés à lui rafraîchir la mémoire quand il voudrait retracer les détails de son existence. Le comble fut atteint un peu plus tard, quand il retrouva une boîte de fer blanc pleine de tickets de métro, de cinéma, de train, de billets d'avion, d'invitations à des conférences, des faire-part de mariages, de cartes de visite, tout cela daté. Un jour peut-être, s'était-il dit, je pourrai ainsi écrire ma vie dans ses moindres détails. Ce ticket de cinéma, par exemple, lui apprenait que le 30 avril 1961, il était allé voir « Mélodie en sous-sol » avec sa cousine...Intéressant pour écrire son autobiographie ?

    Il avait juste oublié que tout cela était présomptueux, et surtout vain. Pourquoi vouloir conserver tous ces détails sans importance ? Pour quoi faire ? Pour qui ? Pourtant il avait lu, et même relu l'Ecclésiaste, sans en comprendre le message :

    Vanité des vanités, tout est vanité !

    Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?

    Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.

    Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :