• Un jeu amusant

    Ecrire une courte nouvelle mettant en scène un persécuteur, un persécuté, et un sauveur.

     

    Pierre s'assit à la terrasse du café Jupiter, où il avait l'habitude de prendre l'apéritif avant de se rendre chez Ariane. A onze heures du matin, par ce beau temps, il avait plutôt envie de rester là à regarder passer les gens et à se dorer au soleil, plutôt que d'aller voir cette amie occasionnelle qui ne lui apportait guère plus que l'assouvissement nécessaire de ses besoins charnels.

    A cette heure là, sur cette place animée de Colmar, beaucoup de monde passait. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, quelques enfants parfois, et même des chiens errants, se croisaient devant lui, lui donnant le tournis. Ses pensées divaguaient, sans but précis. Le soleil commençait à cuire son visage au-dessus de sa barbe ; au-dessous de ses mains croisées sur son embryon de bedaine, ses jambes nonchalamment posées sur le fauteuil d'en face étaient parfaitement détendues. Parfois, il levait les yeux vers le ciel où avançaient paresseusement quelques petits cumulus.

    Malgré tout, c'est irrésistiblement vers les femmes, les jeunes femmes qui passaient devant lui, que se portaient ses regards. Même informulées, ses pensées étaient celles d'un homme évaluant inconsciemment les attraits des femelles de son espèce : les courbes devinées d'une poitrine sous un tee-shirt moulant, le galbe des fesses enserrées dans un pantalon étroit, la pureté d'un profil évanescent, une queue de cheval flottant dans le sillage de la marche...Il regrettait que ces instants soient aussi fugitifs, que le temps ne s'arrête pas afin qu'il puisse contempler tout à loisir ce spectacle à la manière d'un tableau, dans un moment de bonheur presque parfait.

    Cette joie contemplative n'était cependant pas suffisante pour éveiller ses esprits animaux. Cette dernière pensée, au contraire, donna naissance à une suite de réflexions et de questions. Tous ces gens qui passaient devant lui, aussi nombreux, aussi divers, aussi déterminés, où allaient-ils ? Que faisaient-ils ? A quoi pensaient-ils ? Pourquoi celle-ci souriait-elle en marchant plus lentement que les autres ? Pourquoi celle-là avait-elle un visage aussi fermé malgré sa jeunesse et sa beauté ? Pourquoi cette petite vieille était-elle aussi pressée ?

    Mais qui sont tous ces gens ?

    Il décida soudain d'en avoir le cœur net. Après tout il n'avait rien de précis à faire, et mener une petite expérience de terrain l'émoustilla soudain. Il se redressa, quittant sa pose avachie. Ses yeux, maintenant beaucoup plus vifs, allaient et venaient sur les passants, évaluant, soupesant, prêts à choisir d'un instant à l'autre, comme ceux d'un rapace s'apprêtant à fondre sur sa proie. Bien sûr, ce serait une femme, sinon le jeu perdrait une grande partie de son attrait. Il paya ses consommations et se tint prêt, adrénaline au point fixe, envie d'action au plus haut.

    De sa gauche approchait la première, belle femme, jupe, chemisier et hauts talons, blonde, assez grande. Il faillit bondir, puis se refréna : elle ressemblait trop à une poupée Barbie, il risquait d'être déçu, il ne fallait pas se précipiter comme ça. Il en laissa passer aussi quelques autres, trop ternes, trop quelconques a priori.

    Quand enfin il se mit en action, ce fut pour une femme sortant du café où il se trouvait. Il ne l'avait pas vue derrière lui, mais elle répondait apparemment aux critères qu'il s'était déjà forgés sans les avoir exprimés. Il n'avait pu voir son visage que de trois-quarts arrière au moment où elle passait devant lui, et cela ajoutait encore à l'attrait du mystère.

    Tout en marchant, il griffonna "11h12" sur le carnet qu'il avait sorti de sa poche, puis se mit à la suivre à distance raisonnable. Elle marchait assez rapidement, et il dut accélérer pour ne pas la perdre dans la foule qui se densifiait vers le centre-ville. Elle remonta la rue des Serruriers, puis la rue des Boulangers, s'arrêta devant une vitrine avant d'entrer dans une librairie. Il attendit un moment, adossé au mur, puis il alla s'asseoir sur un banc en face du magasin. Elle s'attardait, il l'apercevait vaguement au travers de la vitre, feuilletant les ouvrages, jetant de temps à autre un regard dans la rue. Il lui sembla qu'elle guettait quelque chose. Il tira son carnet et inscrivit en style télégraphique l'heure, le lieu, le trajet, une brève description de la jeune femme : brune, de taille moyenne, mince, cheveux libres jusqu'aux épaules, pantalon bleu léger et tee-shirt blanc, chaussures pratiques à petits talons, jolie sans ostentation, l'air déterminé. Puis il attendit. Il commençait à s'ennuyer et à avoir faim.

     

    Au moment où il revenait d'acheter un sandwich à la boulangerie voisine, elle sortit du magasin, un livre à la main. Il nota : « 11h43. Ai croisé son regard. ». La filature recommença. A dix mètres derrière, il admirait le balancement de ses hanches, rythmé par l'oscillation de son sac qu'elle portait sur l'épaule gauche. Parfois, elle tournait la tête pour regarder les vitrines, ou pour traverser une rue, elle ralentissait ou s'arrêtait, il se rapprochait et jouissait alors d'une vue de près de son profil : petit nez en trompette, lèvres pleines et sans maquillage. Dix minutes plus tard et quelques rues plus loin, elle s'arrêta devant la porte d'un petit immeuble, sonna et entra.

    Il se remit à attendre, appuyé à la margelle d'un vieux puits. Il la connaissait déjà mieux, lui semblait-il, et son esprit échauffé échafaudait mille hypothèses : elle vivait seule ici, dans une petite chambre. C'était une étudiante et elle profitait du soleil entre deux cours. Non, elle était mariée, sans enfants, elle ne travaillait pas, son mari partait le matin et rentrait le soir. Ou alors, tiens, pourquoi pas, c'était une call-girl elle aussi, elle s'était levée tard et venait de prendre son petit déjeuner au Jupiter, ça rapporte ces métiers là. D'ailleurs, c'était peut-être aussi une étudiante qui arrondissait ses fins de mois avec de vieux messieurs, il paraît que ça devient courant avec internet. Non, elle a sonné, il y a donc quelqu'un à la maison, ce n'est pas ça. Ou encore...

    Il arrêta ses élucubrations pour se demander ce qu'il allait faire. Comment savoir qui est une personne qu'on ne connaît pas ? Comment faire ? Sur quoi se baser pour dire qu'on la connaît ?Son idée ne lui paraissait plus maintenant aussi géniale. Il décida d'attendre encore un peu, le temps de manger son sandwich, il verrait bien après,



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    Walter avait encore passé une soirée bien arrosée, et son mal de crâne avait bien du mal à s'estomper en cette fin de matinée. De plus ses finances étaient maintenant à sec, il n'avait rien mangé ce matin et ne voyait pas comment il pourrait se payer autre chose qu'une baguette de pain sans rien dedans, avec les quelques pièces jaunes qui tintaient dans sa poche. Et on n'était que le 20 du mois !

    Il pensa à retourner au bistrot minable de la banlieue où il avait traîné jusque tard dans la nuit, histoire de retrouver ses collègues de beuverie qui pourraient peut-être lui avancer quelques euros. Mais il y renonça vite : on a beaucoup de copains quand on boit avec d'autres, qu'on se raconte des blagues d'ivrognes en se tapant dans le dos et qu'on éclate de rires gras et tonitruants, mais après c'est toujours chacun pour soi. Il en savait quelque chose depuis qu'il avait renoncé à chercher du travail et se contentait de biberonner ses allocations de chômage.

    Il errait sans but dans les rues de Colmar, s'arrêtant régulièrement pour s'appuyer au mur en fermant les yeux, s'asseyant un moment sur un banc pour se reposer. Il ne payait pas de mine, avec son blue-jean plein de taches, son blouson élimé, sa barbe de trois jours et ses cheveux hirsutes.Il essayait de réfléchir, mais c'était dur avec le sang qui cognait dans sa tête et le soleil qui tapait sur sa peau.

    A un moment donné, il remarqua, en face du banc sur lequel il était assis, un grand type musclé appuyé à la margelle d'un puits, qui semblait attendre. En temps normal, il ne lui aurait même pas prêté attention, mais celui-ci était en train dévorer un énorme sandwich, et Walter n'arrivait pas à détacher son regard du spectacle des mâchoires puissantes en train de faire disparaître en quelques mastications de colossales bouchées de pain au saucisson. Il crut même entendre le craquement des cornichons sous les dents, ce qui fit monter sa colère : cette façon qu'il jugeait ostentatoire de manger aussi ouvertement devant lui était ignoble, et il se mit à détester cet individu.

    Il songea un moment à aller lui arracher le sandwich et à s'enfuir à toutes jambes. Ce serait facile, en général personne ne se méfie, car personne n'imagine qu'une telle chose puisse arriver, en tout cas pas à soi. Mais il y renonça, le gars était plus costaud que lui, et courait sans doute plus vite qu'un ivrogne en mauvais état. Quant à aller lui demander l'aumône, il n'en était pas question. Enfin, pas encore...

    Poussant un soupir de résignation, il se leva et reprit sa marche incertaine. A ce moment, la porte d'une petite maison s'ouvrit sur sa gauche, et une jeune femme en sortit, un sac en bandoulière. Ce fut un éblouissement, non pas parce qu'elle était jolie, mais parce qu'il sut soudain ce qu'il allait faire. La rue était déserte à cette heure de la journée, et à part l'homme au sandwich assis sur son puits, personne n'était en vue. Il accéléra un peu, l'air de rien, pour se rapprocher de la fille, et attendit le moment propice. Au bout de quelques mètres, elle tourna dans une ruelle.



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    Il est 12h45 et Mathilde vient de déjeuner rapidement avec sa mère qui lui a préparé comme à l'accoutumée une salade à base de riz, thon, huile d'olive et quatre des cinq légumes recommandés pour être en bonne santé. Elle prend son service à 13 heures, il est temps qu'elle y aille.

    Tout en se préparant, elle jette furtivement un coup d'oeil par la fenêtre. L'homme qui la suit est toujours là, mangeant un sandwich à belles dents. Elle se demande ce qu'il lui veut, mais elle n'éprouve aucune crainte, sa curiosité est juste piquée. Un clochard est assis sur le banc en face du puits, le regardant avidement, visiblement affamé. « Pauvre type », se dit-elle.

    Elle avait déjà repéré son suiveur au Jupiter, où elle s'était arrêtée pour boire un café en sortant de chez elle. Ce bel homme s'était installé devant elle sur la terrasse, lui cachant la vue en raison de sa carrure, et affichait une attitude décontractée dont elle ne savait trop si cela lui plaisait ou non. Sur le chemin vers la maison de sa mère, elle s'était arrêtée devant une vitrine, et c'est là que, du coin de l'oeil, elle s'était aperçue de sa présence. Pour être sûre, elle était entrée dans la librairie, et avait constaté qu'à sa sortie il était toujours là, feignant de regarder ailleurs. Et maintenant, voilà qu'il faisait le pied de grue devant la maison où elle se trouvait ! Elle se dit qu'il allait être surpris s'il se décidait à l'aborder...

    Mathilde descendit rapidement l'escalier et sortit dans la rue, s'éloignant des deux hommes sans les regarder. Au moment de tourner dans le passage menant au commissariat, elle entendit des pas derrière elle, se rapprochant rapidement. Pensant qu'il s'agissait de l'homme du Jupiter, elle voulut se retourner pour l'apostropher, mais fut brutalement bousculée par le clochard qui se précipitait sur elle, lui arracha son sac et la fit choir sur le pavé de la ruelle, projetant au passage une haleine de chacal sur son visage. Elle se releva rapidement pour prendre en chasse son agresseur, mais tomba une deuxième fois, heurtée par l'autre homme qui avait vu la scène depuis l'entrée de la ruelle et s'était mis à courir pour rattraper le fuyard. « Pardon » cria t--il en passant sans s'arrêter, « Je suis plus galant d'habitude, mais c'est une urgence ! ». Furieuse qu'on plaisante ainsi à ses dépens, elle se releva à nouveau et sprinta à son tour à la poursuite des deux hommes.

    Walter n'avait aucune chance. Affaibli par ses excès de boisson et le manque de nourriture, il se mit à souffler et à ralentir malgré tous ses efforts. Bien qu'il eut jeté le sac de Mathilde derrière lui pour tenter de faire diversion, Pierre le rattrapa au bout de 50 mètres et l'immobilisa rapidement en lui tordant le bras dans le dos. Voyant cela, Mathilde arriva tranquillement, récupéra son sac, plongea sa main dedans et en tira une paire de menottes qu'elle passa au pauvre homme. « Lieutenant Schaeffer », se présenta t-elle avec une nuance d'ironie en regardant Pierre dans les yeux. « Merci pour votre concours. Et si vous avez fini votre sandwich, venez faire votre déposition, le commissariat est à deux pas. Vous en profiterez pour m'expliquer pourquoi vous me suivez depuis plus d'une heure. »

    Pierre avait sa réponse. On ne connaît pas beaucoup les personnes qu'on côtoie tous les jours, et encore moins celles qu'on croise dans la rue, entourées de mystère. Toutes ont pourtant une vie personnelle bien définie et existent même si on ne sait rien d'elles, et parfois on est surpris. Ce ne sont pas des personnages de roman inventés par un auteur, et les chasseurs et les proies ne sont pas toujours ceux que l'on pense.


  • Commentaires

    1
    Mardi 3 Mars 2015 à 19:22

    beau trio de personnages, cela me donne envie de suivre quelqu'un. Ou mieux d'oser aller au-delà d'une simple apostrophe.



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