• Secret de cimetière

    En ce début de printemps ensoleillé, je me promenais comme je le fais souvent dans la forêt de Dreux, dans les larges allées au-dessus de Boncourt. Pour revenir chez moi, je décidai cette fois de changer mes habitudes et de passer par le village au lieu de le contourner. C'est ainsi que je me retrouvai devant le petit cimetière du bourg, et je me souvins alors qu'y était enterrée une actrice, Anicée Alvina, une égérie des films de Robbe-Grillet, que j'appréciais beaucoup du temps où je fréquentais les cinémas d'art et essai dans les années 70. Je poussai le portail de fer et me mis à chercher sa tombe.

    Je fis le tour du cimetière, je ne vis point celle d'Anicée. Avisant une vieille femme qui arrosait des fleurs, je lui posai la question. Elle se montra loquace :

    • Elle ne s'appelait plus Alvina, elle avait pris le nom de son mari. La famille n'habite plus ici, ils ont déménagé après son décès. Sa tombe, c'est celle qui est là-bas, tout au fond, sans rien d'écrit dessus, il n'y a même pas son prénom, vous ne l'auriez pas trouvée.

    Elle me précéda jusqu'à une pierre tombale toute simple, un parallélépipède de marbre gris totalement anonyme, dont je fis le tour. Ma curiosité était éveillée, car il est rarissime qu'un tombeau ne porte aucune inscription. Voyant mon air perplexe, elle me suivit des yeux, me jaugeant visiblement. Je sentais qu'elle brûlait d'envie de me dire quelque chose, mais qu'elle hésitait, après tout j'étais un inconnu. Je tentai alors de la mettre en confiance, lui expliquant pourquoi je me trouvai ici à chercher la dernière demeure de quelqu'un que je ne connaissais pas.

    Elle finit par se décider, et me raconta alors cette singulière histoire :

    • Anicée habitait ici depuis plusieurs années, avec son mari et ses deux enfants. Elle avait complètement abandonné le cinéma, et vivait heureuse dans une famille apparemment sans histoire. Mais vous savez comment c'est : on s'aime pendant une dizaine d'années, on fait des enfants, on mène une vie tranquille, on est heureux, et puis après la routine s'installe, les enfants grandissent, on commence à s'ennuyer, surtout quand on a connu une vie d'actrice et qu'on vit en femme au foyer dans un trou comme Boncourt. Elle n'était pas du genre à jouer au bridge trois fois par semaine pour passer le temps avec les retraités du club d'Anet ! Je la connaissais bien, sa maison était voisine de la mienne, on se rendait service de temps en temps, pour faire des courses, s'échanger des plantes et des recettes de cuisine, ou alors on parlait simplement quelques minutes de la pluie et du beau temps. Je m'inquiétais pour elle, car elle fumait comme un pompier, elle toussait de plus en plus, sa voix devenait rauque.Je voyais bien qu'elle commençait à s'ennuyer, elle devenait triste, elle venait moins souvent me parler. Et puis un beau jour les choses ont brusquement changé. Elle s'est mise à chantonner, elle est revenue me voir, son regard se perdait au loin parfois au milieu d'une phrase, elle souriait pour rien. Elle s'est mise à s'absenter de plus en plus souvent, revenant à des heures impossibles, nerveuse mais rayonnante, visiblement heureuse malgré la fatigue. Jusqu'au jour où je les ai entendus crier l'un sur l'autre, elle et son mari, et j'ai compris tout de suite qu'elle était tombée amoureuse de quelqu'un. Cela n'a pas duré longtemps, car c'est à ce moment là qu'on lui a appris qu'elle avait un cancer du poumon. Je ne sais pas toute l'histoire, comment tout cela s'est passé entre son mari, son amant et sa maladie, mais une chose est sure, c'est que son mari ne l'a pas laissée tomber, il s'est occupé d'elle jusqu'au bout. Elle ne sortait plus, et plusieurs fois j'ai vu un homme roder autour de sa maison, le visage sombre. Je pense que c'était son amant malheureux qui souffrait terriblement de ne plus la voir. Une fois, il est resté plusieurs heures dans sa voiture garée au bord de la route, la tête dans ses bras, affalé contre le volant.La fin de l'histoire est triste, mais on n'en a pas beaucoup parlé dans les journaux. Anicée venait d'atteindre cinquante ans quand elle est morte, on l'a enterrée là ou vous la voyez aujourd'hui. Mais il y avait son nom, et les dates de sa vie sur le marbre. Quelques semaines plus tard, on a trouvé un homme couché dessus, il s'était suicidé d'une balle de pistolet. C'était son amant, qui n'avait pas supporté l'éloignement puis la mort de sa bien-aimée...Dans sa poche on a trouvé un mot, il voulait être enterré avec elle et demandait qu'on grave sur leur tombe l'épitaphe : « Comment ai-je pu vivre tout ce temps sans toi ? »...Le mari a tenté d'étouffer l'affaire. Il a à peu près réussi, puisque l'homme a été enterré bien loin d'ici, et même si sur sa pierre figure l'épitaphe souhaitée, personne ne sait à qui elle s'adresse. A Boncourt, le mari a fait effacer le nom d'Anicée pour que cette triste histoire d'amour soit oubliée et que nul pèlerin ne vienne se recueillir. Puis il est parti vivre ailleurs avec ses enfants, et je ne l'ai plus jamais revu.



    Je remerciai cette dame pour ce récit triste et poignant, et je terminai ma promenade tout songeur.



     


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