• Rêve d'Antarctique

    Evoquer un pays réel ou imaginaire

    Je marche seul sur les hauts plateaux glacés, contre la bise hurlante et le froid qui paralyse. Je n'ai pas besoin de chiens ni de traîneaux, j'ai mes raquettes et tout va bien. Ma tenue isolante me protège, je suis au chaud, sauf le visage qui durcit et se ride malgré la crème protectrice. Au loin, les montagnes dessinent sur l'horizon un graphique anarchique que j'essaie sans succès d'interpréter. Le vent trace sur la neige poudreuse des rayures ombrées qui se font et se défont, lançant dans l'air des embruns blancs et piquants, comme l'écume de mer au faîte des vagues.

    Plus tard, il n'y a plus de vent et le soleil est là, recouvrant le paysage d'une clarté insoutenable. J'ai un abri moderne dans cette immensité, à demi enfoui sous la neige, chaud et confortable. Je ne me préoccupe pas de savoir comment tout cela est possible, je suis juste là, dans une immense solitude, et pourtant entouré de tout ce que la civilisation peut apporter. Comme dans un cocon ou une matrice, au travers d'une large baie panoramique, je vois au dehors l'étendue neigeuse d'une inconcevable platitude qui s'étire jusqu'à l'horizon, sans un souffle, sous l'astre éblouissant qui jamais ne se couche. Je bois du thé, ou parfois une boisson forte, je lis les récits des voyageurs et des explorateurs d'autrefois, et la description de leurs souffrances dans ce milieu hostile me procure la conscience aiguë de la chance qui est la mienne.

    Je suis aussi un savant, qui étudie en ce lieu éloigné des choses aussi diverses que les rayons cosmiques, le trou dans la couche d'ozone, ou les strates millénaires de la glace empilées jusqu'au socle rocheux, à des milliers de mètres sous mes pieds. Cela me fait réfléchir à la petitesse de l'homme et à son éphémère existence dans l'immensité du temps et de l'espace, et je me demande souvent ce que je fais là.

    L'hiver est différent. Il fait sombre en permanence, et je ne vois que l'intérieur de mon abri, qui pourrait être n'importe où. Je ne sors pas. Après les marches dans la neige et les expériences scientifiques, c'est le temps de la réflexion, et j'écris des récits métaphysiques, car en ce lieu on ne peut rien écrire d'autre. Quand la pensée se lasse, j'écoute de la musique, propice à la méditation et au vide qui l'accompagne. Pour goûter l'été, ici comme ailleurs, il faut subir l'hiver, et apprendre aussi à l'aimer.

    Je suis hors du temps et presque hors du monde et je me sens bien dans cette solitude, mais je sais aussi que bientôt j'aurai besoin d'une présence, celle des autres, celle de mes semblables.


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