• Oeil pour oeil

    Ecrire une nouvelle

    Oeil pour oeil

    Pierre mit un point final à la nouvelle qu'il venait d'écrire, et s'étira dans son fauteuil. Encore un texte, et il aurait assez de matière pour proposer un recueil à Odile Jacob, à moins qu'il ne commence par « POL » qu'il avait senti plus réceptifs lors de son dernier contact avec eux. Mais il devait se dépêcher, car ses fonds étaient au plus bas. Si cela devait perdurer, il serait obligé de bâcler vite fait un roman pour Harlequin ou le « Fleuve Noir », ce qui ne l'enchantait pas du tout.

    Il regarda par la fenêtre. La nuit tombait tôt en hiver, et l'obscurité était encore plus dense ici, à l'orée de la forêt de pins. Il devait aller nourrir ses poules qui caquetaient dans l'enclos derrière le potager, ainsi que ses lapins qui s'agitaient dans leurs cages. Après, il pourrait dîner rapidement et peut-être se mettre à la dernière histoire, à moins qu'il se détende un peu en allant dynamiter quelques confrères sur les forums de discussion auxquels il participait sporadiquement. En effet, sans toutefois se prendre lui-même pour un écrivain talentueux, Pierre jugeait en général très négativement ses camarades de plume, n'hésitant pas à employer des termes acérés, aussi définitifs que pleins de mauvaise foi. Cela lui avait déjà valu des mises en garde de ses éditeurs, et même quelques ennuis avec les Dernières Nouvelles d'Alsace où il tenait une rubrique de critique littéraire, sans parler des lettres coléreuses, voire injurieuses de la part de lecteurs scandalisés et d'auteurs étrillés. Mais il ne pouvait s'en empêcher, cela faisait pour lui partie des amusements liés à son métier.

    Il alluma la lampe du salon, réfléchissant à qui il pourrait bien s'en prendre cette fois-ci. A ce moment, trois coups furent frappés à la porte, le faisant sursauter. Il n'attendait personne, et d'ailleurs personne ne venait le voir dans son chalet un peu à l'écart du village : il avait su faire le vide autour de lui, ignorant ostensiblement ses voisins et allant faire ses courses à la ville plutôt qu'à proximité. Il se dirigea vers l'entrée, ouvrit la porte extérieure et se retrouva en face de deux jeunes garçons au visage fermé qui le regardaient avec ce qui lui sembla être de la méfiance ou peut-être de l'animosité.

    « Oui ? » fit-il en haussant les sourcils.

    « Vous êtes bien Pierre Kleinschroth, l'écrivain ? » demanda le plus grand, prononçant le mot « écrivain » sur un ton que Pierre trouva méprisant.

    Il les dévisagea, se demandant ce que signifiait cette visite impromptue. Plus petit que lui, le plus âgé devait avoir au plus dix-huit ans, blond, les cheveux courts, mince mais assez musclé. L'autre, vraisemblablement son frère, était un peu plus jeune, seize ans peut-être, une tête de moins, un peu enveloppé. Au-dessus de leurs Doc Martins, ils étaient vêtus tous deux d'un jean délavé et d'un blouson à capuche. Ils portaient à la main un casque de moto.

    « Oui, c'est moi. Qu'est-ce que vous voulez ? »

    Le plus âgé regarda l'autre, et répondit, d'une voix mal assurée :

    « On voudrait vous parler d'un livre que vous avez écrit l'année dernière. En fait, ... »

    Pierre l'interrompit :

    « Je ne signe pas d'autographes chez moi, et encore moins à cette heure ci à des gens que je ne connais pas. »

    Il s'apprêta à leur fermer la porte au nez, mais le plus jeune prit à son tour la parole en appuyant sa main sur le battant.

    « S'il vous plaît, Monsieur, c'est très important pour nous. Je m'appelle Bruno et mon frère c'est Sylvain. Sylvain et Bruno Descours. Vous vous rappelez ? »

    Pierre les considéra un instant, fouillant sa mémoire. Et puis cela lui revint...

    Deux ans auparavant, il avait lu dans le journal un fait divers surprenant. Une femme avait disparu soudainement dans un village du Ried, laissant la télévision allumée et le repas du soir sur le feu. Apparemment, elle n'avait même pas pris la peine de se chausser. Lorsque ses enfants étaient rentrés de l'école, ils avaient dû commencer par éteindre un début d'incendie dans la cuisine avant de chercher leur mère partout, dans la maison et aux alentours. Le père n'était rentré que tard dans la soirée, bien éméché après avoir bu un certain nombre de bières au bistrot du village voisin. L'enquête n'avait rien donné, et à sa connaissance, on ne savait toujours pas ce qui était arrivé à cette femme.

    Pierre avait suivi de près cette histoire mystérieuse, son imagination s'égaillant dans de nombreuses directions, et quand il était apparu que les recherches piétinaient et que les gendarmes n'y consacraient plus beaucoup d'efforts, il avait écrit un roman, bâtissant une histoire rocambolesque dans laquelle la mère de famille, les enfants et surtout le père n'avaient pas le beau rôle. Le livre était sorti un an auparavant, et même s'il avait changé les noms et les lieux, ceux qui l'avaient lu et qui surtout avaient lu la critique dans les DNA qui expliquait tout, ne pouvaient s'y tromper : il s'agissait bien des Descours.

    Il hésita un moment, puis, de mauvaise grâce, il les fit entrer. Ses poules attendraient un moment ce soir, même s'il n'avait pas l'intention de garder longtemps les deux garçons chez lui. Ils restèrent debout, et il ne les invita pas à s'asseoir.

    « Bon, alors, maintenant, qu'est-ce que vous voulez ? »

    Les jeunes gens n'avaient pas l'air agressif, mais ils semblaient déterminés et un peu nerveux.

    « Votre livre sur nous, nos parents, et sur ma mère, ce n'était pas bien de faire ça. Tout le monde croit maintenant que ce que vous avez raconté c'est la vérité. On ne nous parle plus et on nous regarde de travers. Au début, on nous plaignait, les gens nous aidaient et nous demandaient comment ça va. Maintenant ils croient qu'on est plus ou moins responsables nous aussi et que si notre mère est partie, c'est à cause de nous et surtout de notre père. Depuis, le père il boit encore plus qu'avant.

    Nous, on voudrait juste que vous disiez dans le journal que votre histoire c'est pas vrai, que vous avez tout inventé. Et même que vous excusez pour ça... »

    Pierre sourit.

    « Mais ce n'est pas une histoire sur votre famille ! C'est un roman, et personne ne croit qu'un roman c'est la vérité. D'ailleurs c'est écrit au début : toute ressemblance etc. Tout le monde sait que les romanciers ont besoin de partir de faits réels pour construire des histoires. Et l'histoire est d'autant meilleure et crédible qu'elle s'appuie sur des événements ayant eu lieu. Je vois que celle-là a vraiment bien marché ! »

    A cette réflexion cynique, les visages des adolescents se fermèrent. Pierre s'en aperçut, et il se reprit.

    « Ce n'est pas que je me moque de ce qui vous arrive, mais c'est mon métier qui veut ça. Et puis, le journaliste des DNA a écrit ce qu'il a voulu, ce n'est pas moi qui le lui ai dit. »

    Sylvain s'énerva :

    « Alors c'est qui ? Vous l'avez bien dit à quelqu'un, non, pour que ce soit dans le journal ! Moi je ne vous crois pas. Vous vous servez du malheur des gens pour gagner de l'argent en écrivant n'importe quoi, vous vous en foutez de toute façon. »

    Pierre regarda le jeune homme, en proie à des sentiments contradictoires. D'un côté, il était quelque peu sensible, malgré la dureté de son caractère et sa misanthropie, au ton et à la sincérité qui émanaient des deux garçons. De l'autre, en raison même de sa personnalité, la démarche qu'ils faisaient auprès de lui l'agaçait ; il avait une forte envie de les expulser à coups de pied au derrière. Cela ne dura que quelques secondes, car, comme à son habitude, c'est son mauvais côté qui prit le dessus, « ses glandes », comme disait sa mère quand il était adolescent et qu'il se battait sans réfléchir pour des vétilles en perdant tout contrôle de soi.

    « Mes petits amis, dit-il, d'abord je n'écris pas n'importe quoi, j'écris des histoires que j'invente. Ensuite je ne vous ai pas fait entrer chez moi pour que vous soyez bien au chaud pour m'insulter. Alors, si vous n'avez rien d'autre à me dire, vous allez me ficher le camp tout de suite. Je suis navré de ce qui vous arrive, mais je n'y suis pour rien. »

    Il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit, leur faisant d'un revers de main signe de sortir. Dehors, les poules se remirent à caqueter de plus belle. Bruno, le plus jeune, se mit à pleurer, le traitant de salaud. Sylvain fit mine de s'approcher de Pierre, l'air menaçant, puis il s'arrêta et entoura de son bras les épaules de son frère. Il resta ainsi quelques instants, essayant de reprendre son calme. Le regard qu'il lança à Pierre était cette fois carrément méprisant. D'un ton uni, il dit :

    « Viens, on va laisser ce type dans sa petite vie minable et égoïste. On ne va pas se battre contre lui, ça ne sert à rien, il n'aime pas les gens. On va se débrouiller tout seuls. »

    Les deux frères firent demi-tour et sortirent, laissant Pierre quelque peu déstabilisé par cette réaction qu'il n'attendait pas de la part de personnes aussi jeunes. Il pensait plutôt subir des injures, voire des coups, il était même prêt pour une bagarre, sûr d'avoir le dessus. Debout sur le pas de la porte, il les entendit s'éloigner dans le crépuscule sur le chemin conduisant vers le village, Sylvain tentant de réconforter son frère. Sa colère impulsive était tombée, il se sentait maintenant mal à l'aise, et les animaux s'agitaient de plus belle.

    Il soupira, essayant de chasser cette visite de son esprit, et se dirigea vers l'arrière de la maison.

     

    - o0o -

    Ils avaient laissé la moto de Sylvain sur la place du village, en face de la petite brasserie. Après les quelques centaines de mètres parcourus depuis le chalet de Pierre, Bruno avait eu le temps de se reprendre, mais sa tristesse et son amertume se voyaient sur son visage. Sylvain, plus coriace, mais très en colère après l'accueil reçu, ne disait plus rien. Il voulait se calmer avant de reprendre la route vers la maison familiale où leur père, ivre comme à son habitude, ne devait même pas se demander où ils étaient passés.

    Il se dirigea vers la brasserie, sans se préoccuper de son frère qui le suivit sans rien dire, et commanda un Picon bière que le garçon lui servit sans sourciller. Bruno le regarda, assez surpris, car Sylvain, d'ordinaire, ne buvait que du Coca. Lui-même demanda un jus de fruit, et un sandwich que son frère refusa de partager. Le Picon bière fut descendu à grande vitesse, le faisant roter, mais il se sentit plus calme et en commanda un second. Après tout, son père faisait bien pire, et sa mère n'était plus là pour l'engueuler.

    « Tu ne devrais pas... » commença Bruno en le voyant descendre aussi vite le liquide brun.

    « Arrête de me dire ce que je dois faire », le coupa Sylvain d'un air excédé, « la morale c'est pour les parents et il n'y en a pas dans le coin »

    « Oui, mais... »

    « Ta gueule je t'ai dit ». Après avoir vidé son verre, il ajouta : « Maintenant on se tire »

    Ils sortirent, enfilèrent leurs gants et mirent leurs casques. Sylvain devant et Bruno accroché à lui, ils partirent dans la nuit.

    Sylvain conduisit prudemment sur les petites routes sinueuses descendant vers la plaine, puis, quand celles-ci devinrent plates et droites, il accéléra, sentant le vent de la course rafraîchir son visage échauffé. En arrivant sur l'autoroute, sa colère avait disparu, il se sentait bien, léger sur son engin vrombissant, presque aérien, avec les bras confiants de son frère autour de sa taille. Il prit la bretelle d'accès à une allure d'abord modérée, puis, grisé par l'accélération de l'engin, mit à fond les gaz pour passer devant une voiture qui arrivait, comme il le faisait souvent. Mais cette fois, avec le poids de Bruno à l'arrière, la moto de mit à guidonner. La roue avant perdit son adhérence et se mit à osciller de plus en plus fort, rendant l'engin incontrôlable. En une demi-seconde, la moto se mit en travers et se coucha, dérapant ainsi sur une centaine de mètres, lacérant les vêtements des deux garçons et toute la partie droite de leur corps, avant de heurter violemment la barrière de sécurité entre les voies. Sous le choc, Bruno passa au-dessus de son frère pour rester étendu sur la chaussée, pendant que Sylvain, coincé sous sa moto, sentit son casque se briser sur un des montants de la barrière métallique, avant de perdre connaissance.

    Ils se réveillèrent à l'hôpital de Colmar. L'un avait une fracture de la jambe et de la clavicule, l'autre une hémorragie cérébrale et des vertèbres cervicales déplacées, tous deux des ecchymoses et des contusions sur tout le corps. Ils en avaient pour des jours à se remettre.

    Leur petit voyage, loin de leur apporter le réconfort espéré, se terminait bien mal. La justice n'était pas de ce monde, et le destin se moquait bien des innocents..

    - o0o -

    Pierre était abonné aux Dernières Nouvelles d'Alsace, qu'il trouvait dans sa boîte aux lettres tous les matins, ce qui lui évitait d'aller acheter le journal au bureau de tabac du village. Mais il ne le lisait pas régulièrement pour autant, à l'exception du numéro dans lequel paraissait sa rubrique hebdomadaire, qu'il ne ratait jamais. Le reste servait essentiellement à allumer le feu au petit matin.

    C'est pourquoi il apprit l'accident des jeunes gens seulement trois jours plus tard, en craquant une allumette sous la page froissée des nouvelles locales. Au moment où le papier s'embrasait, il vit un titre : « Limersheim : les jeunes Descours victimes d'un accident de moto ». Il se précipita pour éteindre le feu sous sa semelle afin de lire l'article sur la feuille à demi brûlée qu'il aplatit sous sa main. Celui-ci décrivait succinctement le déroulement de l'accident, mais sans relater ce qui s'était passé avant. Il était accompagné de deux photos, l'une du lieu de l'accident, avec les débris de la moto, l'autre des deux garçons dans leur chambre d'hôpital, visage boursouflé enfoui sous les pansements.

    Pierre s'assit dans son canapé, fixant le morceau de journal. Personne ne le mettait en cause, mais, d'une certaine façon, il se sentait agressé par cet événement qui semblait l'accuser sans le dire. Bien sûr, il n'était pour rien dans cet accident, après tout il n'avait pas demandé à ces jeunes gens de venir l'importuner avec leurs demandes, et s'ils ne savaient pas conduire une moto, cela n'était pas de sa faute. Mais les regards tournés vers l'objectif du photographe étaient tellement pleins de détresse, qu'il ne pouvait plus se contenter d'oublier leur visite, se trouver de bonnes excuses et reprendre son train-train habituel.

    Pour une fois, il oublia ses poules et ses lapins, et passa le reste de la matinée avec le bout de journal dans la main, affalé sur son canapé, devant le feu qui n'avait pas pris. Toute cette affaire tournait dans sa tête : « Le métier d'écrivain n'est pas un simple gagne-pain, se disait-il, surtout si on se met à fouiller dans la vie des individus pour trouver des idées. J'aurais dû prendre des précautions, faire plus attention. Finalement, même si j'aime envoyer les gens sur les roses, je suis quand même un peu responsable des histoires que j'invente...C'est encore une question de hasard, tout est hasard dans le déroulement de la vie des gens. On se demande même si on dispose encore de notre libre-arbitre. Si je ne m'étais pas intéressé à cette affaire de disparition lue dans le journal, si je ne m'en étais pas servi et avais écrit autre chose, si j'avais inventé une histoire gentille au lieu de taper sur la famille de la disparue, si j'avais discuté avec les jeunes gens au lieu de les mettre dehors, si, si, si...Oui, mais je ne peux quand même pas me dédouaner comme ça, même si le hasard est partout, j'ai toujours le choix, à tout moment, de ce que je vais faire ou ne pas faire... »

    Vers onze heures, après ces longs moments de réflexions inconfortables, il s'extirpa du canapé. Il prit dans sa bibliothèque son roman sur les Descours, et le posa à côté de son ordinateur qu'il alluma. Il se rendit dans le dossier de sa rubrique hebdomadaire en cours de rédaction, effaça les méchancetés déjà alignées, et se mit à écrire. Parfois, il regardait l'article du journal, parfois il cherchait un passage dans le livre. Ce fut difficile, mais une heure plus tard, il avait terminé. C'était un peu long, aussi reprit-il le texte pour le raccourcir. Il le relut une dernière fois, puis, après une petite hésitation, appuya sur le bouton « envoyer » de sa messagerie. Pour une fois, les DNA auraient son texte en avance, un article qui les surprendrait certainement...

    Ensuite, il se rendit sur le site Internet de l'hôpital de Colmar et nota les horaires de visites.

    Avant de partir, il alla vers le frigo et s'ouvrit une bière. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait la bouche aussi sèche.


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