• Les enfants de troupe

    « Il faut parfois toute une existence pour parcourir le chemin qui mène de la peur et l'angoisse au consentement à soi-même. A l'adhésion à la vie. »

    Charles Juliet : « Dans la lumière des saisons

     

    Consentement à soi-même ? Ceci veut-il dire qu'on ne s'aime pas, qu'on est malheureux de penser qu'on est ce qu'on croit être alors qu'on voudrait être autrement ? Et que ceci conduit à dévaloriser nos actes et nos pensées, générant une mésestime de soi pleine de peurs et d'angoisses ? Pourtant, on arrive à vivre quand même, et si on n'est pas trop obnubilé par ces sentiments, ces ressentis négatifs, on peut, petit à petit, observer de plus en plus objectivement comment se comportent les autres, et les comparer à ce qu'on fait, dit et pense soi-même. Si on est honnête avec soi, si on ne se complaît pas trop (car se sentir malheureux peut être une jouissance) dans le pessimisme et la haine de soi, alors on peut changer, évoluer vers une personnalité plus ouverte, plus en accord avec ce qui nous entoure. Arrêter de se regarder le nombril. Ceci peut être très rapide si on s'arrête au diagnostic, à la compréhension de sa personnalité, mais il est néanmoins difficile de transformer cette compréhension en actes qui la reflètent. Les freins sont là, et ne s'abolissent pas du jour au lendemain, il faut faire des efforts pour aboutir à une vie en accord avec ce qu'on a compris et ce qu'on veut. A contrario, il ne faut pas non plus croire qu'on possède une seule personnalité, unique et identique tout au long de sa vie. La vie est un écoulement, un flux dynamique qui avance, recule, change de sens, au fil des événements et des rencontres. L'expérience enrichit ou modifie en permanence notre moi. Il n'y a pas de personnalité cachée, qui serait la meilleure, la vraie, que de malheureux concours de circonstances auraient étouffée.

    C'est ainsi que les criminels, par malheur trop souvent aidés par les experts psychologues, justifient leurs comportements : leur vraie personnalité, ce n'est pas celle-ci, celle qu'on voit et qu'on accuse, c'est quelque chose d'autre, et si elle ne s'est pas révélée, c'est toujours la faute des autres, de ses parents ou de la société. Ils se déchargent ainsi facilement de leurs responsabilités.

    Justement, à propos de responsabilité. Nous vivons en société, avec des valeurs, des règles, des codes du groupe auquel on appartient, Parfois, souvent même, nous appliquons ces règles qu'on peut ne pas aimer, mais auxquelles on consent pour ne pas être montré du doigt. C'est l'éternel dilemme entre l'être et le paraître. On peut paraître bien intégré dans la société, alors qu'on ne rêve que d'une chose, c'est de « foutre le camp », ou plus modestement d'avoir la possibilité de dire ce qu'on pense et faire ce qu'on veut même si c'est contraire aux us et coutumes, surtout si c'est éloigné de la « bienpensance » qui nous entoure. Lorsque ce sont des choses anodines, c'est encore assez facile. Si cela touche des points fondamentaux de la vie en société, il faut alors avoir le courage d'agir contre les apparences, il faut savoir prendre ou non ses responsabilités. Arriver à la compréhension de soi-même, c'est donc d'abord être conscient qu'on ne se comporte pas toujours comme on aimerait le faire, qu'on le fait contre ses tendances du moment (du moment, car on n'est jamais le même au long de sa vie). C'est sans doute un peu hypocrite, car alors nos pensées et nos actes ne sont pas forcément en accord, mais cela permet une vie sociale plus facile.

    Par exemple, je suis devenu agnostique assez vite, au grand dam de ma mère, catholique fervente. Malgré tout je suis allé tous les dimanches à la messe, pour lui faire plaisir aussi bien que pour éviter les reproches. Vu de l'extérieur, j'étais un bon croyant, qui chantait par cœur et en latin le credo et le gloria à l'église, j'allais parfois me confesser, mais en moi-même je ne priais en aucune façon, je ne faisais qu'écouter la beauté des chants grégoriens, et pour le curé je m'inventais des péchés véniels parfois extravagants.

    Quant à l'adhésion à la vie, je ne vois pas ce que veut dire Juliet. Si on a mis toute son existence pour se débarrasser de ses peurs et de ses angoisses, il ne reste plus beaucoup de temps pour vivre enfin sa vie. Adhérer à la vie, ce n'est pas la même chose que consentir à être soi-même. Mais comme j'ai lu son livre « L'année de l'éveil », qui raconte son enfance et son adolescence chez les enfants de troupe, et que j'ai passé moi-même neuf ans dans les mêmes conditions de vie, je comprends un peu ce qu'il veut dire. Pour moi, mon enfance et mon adolescence dans ce milieu ne m'ont pas traumatisé, c'était ma vie, elle était « normale » puisque tout le monde la vivait de la même façon dans l'institution. Je cachais juste ce que je pensais vraiment pour vivre tranquille et heureux : j'avais compris assez vite qu'il fallait « faire semblant », obéir aux ordres des gradés qui nous encadraient tout en restant soi à l'intérieur. Pas de peur ni d'angoisse au départ, donc pas de long chemin pour être en accord avec soi-même. Par contre, il y avait autour de moi des camarades qui vivaient très mal cette vie de caserne imposée dès leur plus jeune âge, ainsi que la séparation d'avec leurs parents. Certains pleuraient tout le temps, d'autres s'étaient mis à pisser au lit, et les plus faibles étaient l'objet de railleries qu'ils vivaient très mal. Je ne sais pas s'ils s'en sont remis pour arriver à s'accepter tels qu'ils étaient, car ils sont repartis très vite chez eux, pour subir certainement les reproches de leurs parents, qui pensaient peut-être s'en être débarrassés...Juliet a résisté des années, mais dans son livre il se plaint beaucoup, beaucoup trop, d'être le pauvre interne malheureux prisonnier d'un milieu qu'il détestait. Il a dû être, pendant ces années de pension, la proie d'angoisses et de peurs qu'il a mis longtemps à surmonter après être enfin retourné dans la vie civile pour les transformer en romans et poèmes.


     

     


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