• Le voyage en train

    Il fait nuit. J'ai réservé une couchette dans ce train qui doit me conduire à Nice, où j'arriverai dans la matinée du lendemain. La locomotive fait « Tchu Tchu Tchu », interminablement, comme un dragon endormi, et l'air sent le charbon et le soufre. J'entre dans le compartiment de troisième, où se trouvent déjà deux personnes assises sur les sièges de moleskine verte rabattus pour faire literie, à côté des couvertures qu'elles déploieront bientôt et du mince oreiller. Il y a un homme et une femme, ils attendent le départ du train et le passage du contrôleur pour se coucher. Ils répondent à peine au salut que je leur adresse. La femme, jeune, brune à cheveux longs, plutôt jolie, lit une revue, sans doute pour se donner une contenance. Elle porte une robe évasée vers le bas, à la mode de la fin de ces années cinquante, et des ballerines. L'homme est quelconque, petit, la cinquantaine, une grosse moustache et des yeux fuyants. Il ne fait rien, il attend. Je pose ma valise sous la couchette du bas, et je ressors dans le couloir. Je regarde les gens qui déambulent sur le quai, mais il y a peu de monde. Une secousse ébranle le wagon, une sirène hulule, c'est la bête qui se réveille, le « Tchu Tchu » s'accélère, le train démarre, à grands renforts de sifflements et de crissements. Des jets de vapeur sortent de la locomotive, que j'aperçois en me penchant un peu par la fenêtre, au-dessus de la plaque « E pericoloso sporgersi », le conseil de prudence pour ne pas faire justement ce que je suis en train de faire. D'ailleurs je le regrette, car je prends de suite, comme pour me punir, une escarbille dans l'oeil. Avec la manivelle, je remonte la vitre et je regagne mon compartiment.

    Apparemment, sur les six couchettes, seules trois sont occupées, nous serons plus tranquilles et cela diminue la probabilité d'avoir un ronfleur dans cet espace exigu. Je prends place dans celle qui est la plus élevée, à droite en entrant. L'homme fait de même sur le côté gauche. Quant à la femme, elle s'installe en bas, de mon côté. Lorsque le contrôleur est passé et a poinçonné nos billets, d'un commun accord nous éteignons la lumière violente du plafonnier et allumons les veilleuses individuelles. Au bout d'un moment, ils éteignent, et je reste le seul à lire pendant quelques minutes. Le temps passe. Je ne dors pas, nous sommes trop secoués par le passage des aiguillages et le « toc-toc » des roues sur les raccordements des rails. Je pense que les autres non plus ne dorment pas. La moleskine colle aux bras malgré le drap recouvrant le lit, elle sent le vieux.

    Je dois quand même m'être assoupi, car je suis réveillé quand le train s'arrête à grands renforts de crissements de freins. J'entends un haut-parleur hurler dans la nuit, dans des crachements indistincts : « Dijon, Dijon. Dix minutes d'arrêt ». Encore des chocs. Le train manoeuvre, un coup en avant, un coup en arrière. On doit accrocher des voitures venant de Nancy. Après quelques minutes, le train repart.

    Soudain la porte s'ouvre brutalement. Deux militaires entrent, bruyants, sans-gêne, sentant l'alcool. Ils allument le plafonnier. « Tiens, ici il y a de la place » dit l'un d'eux, un blond musclé. « En plus, il y a une minette » renchérit l'autre, brun la boule à zéro. « On va rester là, c'est bien. » La fille ne dit rien, l'homme non plus. Je leur demande poliment de s'installer et d'éteindre dès que possible, car je voudrais dormir. Et j'ajoute « Les autres aussi je pense ». Ils sont debout, leur visage à hauteur du mien, et je sens leur haleine. Ils me regardent d'un air mauvais. « Qu'est ce qu'il y a, le monsieur n'est pas content ? »  demande le premier. Il ajoute à la cantonade « On vous dérange, msieur dames ? ». Pas de réponse. Le petit homme couché à côté de moi se rencogne le plus loin possible du bord, le visage tourné vers la paroi. Il aimerait être ailleurs. Je me redresse sur un coude et je réponds aussi calmement que possible : « Je vais à Nice, et j'aimerais bien me reposer juste un peu, il y a encore des heures de trajet ». Ils me regardent toujours, puis le blond se détourne, éteint le plafonnier et allume la veilleuse de la couchette intermédiaire. Tous deux s'assoient sur la couchette du bas, en face de la fille qui est toujours allongée, et commencent à vouloir lui faire la conversation. Ils parlent fort, ils ricanent, ils s'esclaffent, fiers de leurs plaisanteries grossières. Elle ne répond pas, puis comme ils insistent, elle balbutie quelques phrases hachées. Je ne la vois pas, mais j'imagine qu'elle doit être mal à l'aise devant ces deux types qui lui posent des questions de plus en plus indiscrètes, tout en se vantant de leurs petits exploits de troufions à la base aérienne de Dijon. Je sens l'agacement m'envahir, puis l'énervement, puis la colère. J'essaie de me contrôler, mais cela devient de plus en plus difficile, même si ma raison me dit que si j'interviens ça ne pourra pas se passer bien.

    J'arrive à tenir un petit quart d'heure, puis j'explose. Je m'assois au bord de ma couchette et je leur hurle : « Ça commence à bien faire, là, tous les deux ! Vous voyez bien que vous importunez mademoiselle, et moi aussi par dessus le marché ! Alors taisez-vous maintenant, couchez vous et cuvez jusqu'à l'arrivée, cela vous fera le plus grand bien !! »

    Je me rends compte aussitôt de mon erreur, mais il est trop tard, et même si cette sortie me soulage, cela ne dure pas plus de deux secondes, car les deux types me tombent dessus à bras raccourcis. Le brun tire sur mes jambes et me fait rejoindre brutalement le sol, pendant que le blond costaud m'envoie son poing dans la figure. Je rends quelques coups, mais je ne fais pas le poids. Pendant ce temps, pas un mouvement de la part du petit moustachu de la couchette du haut, mais la fille se met à hurler. Elle me sauve d'une correction qui menaçait d'être plus achevée en ouvrant la porte du compartiment et en s'enfuyant dans le couloir en criant. Voyant cela, les deux militaires m'abandonnent, sortent précipitamment et s'enfuient dans la direction opposée.

    Je reprends mes esprits, j'ai la lèvre qui saigne et mal à l'oeil droit. Je vais l'avoir au beurre noir. Je m'assois sur la couchette. Peu après, le contrôleur arrive, s'enquiert de mon état, je lui dis que ça va. La fille revient, un peu calmée, mais elle me regarde d'un air accusateur, comme si c'était moi le coupable dans cette affaire, et demande à changer de compartiment. Je regagne ma couchette après un détour par les toilettes du wagon pour me rafraîchir le visage. Le reste du voyage se passe tranquillement, mais sans dormir du tout. Je ressasse ce qui s'est passé, je me demande si j'ai bien fait. Je n'ai plus revu les militaires. Ni le petit moustachu que je n'ai pas vu partir. La fille est descendue à Marseille, j'étais dans le couloir quand elle est passée avec une grosse valise. Je l'ai aidée à descendre du train. Elle m'a dit merci d'un air pincé, sans me regarder. Je devais être trop moche.

    De Toulon à Nice, il fait grand jour. Je suis accoudé à la fenêtre. J'ai une sale tête. J'ai hâte d'en finir avec ce mauvais trip.

    A Nice je retrouve mes amis sur le quai. Ils m'embrassent et me demandent pourquoi j'ai une sale tête. J'invente que je suis tombé dans le soufflet entre deux wagons et que je me suis cogné à une rambarde mal placée. Je n'ai pas envie de raconter que je me suis bagarré pour défendre une jeune fille en détresse, ce qui est vrai, mais pas complètement. Peut-être a t-elle été déçue que j'interrompe sa conversation avec de beaux militaires ? Peut-être ai-je imaginé qu'elle avait peur ? Peut-être espérais-je égoïstement une récompense ? Qui sait ?

    On ne connaît pas les gens.

     


  • Commentaires

    1
    Samedi 9 Mars à 17:21

    c'est très beau ce que vous écrivez!



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