• Le paquebot Koutoubia

    Les souvenirs personnels bruts

    • je suis sur un paquebot, le Koutoubia

    • je cours sur le pont pour jouer à cache cache

    • mes parents sont inquiets et me poursuivent

    • par une porte ouverte j'entends le bruit des machines

    • dans la cabine j'ai voulu dormir dans une couchette supérieure

    • le bateau roule et je tombe pendant la nuit

    • je pleure et ma mère me console

    • elle me garde avec elle dans sa couchette

    • on arrive à Marseille, des rochers blancs à l'horizon

       

    Le récit de ces événements

    En 1946, j'ai 4 ans, et nous retournons en France pour quelques semaines, après neuf ans d'absence pour mes parents qui ont passé toute la guerre au Maroc. Mon père y était gendarme à El Hajeb, un bourg du Moyen Atlas.

    Arrivés à Casablanca par le car de la CTM (Compagnie des Transports Marocains), nous passons 48 heures chez ma marraine Cécile Deschler, dont le mari, Aloyse, est gérant des docks-silos situés près du port. Puis nous embarquons un matin sur le paquebot Koutoubia qui relie Casablanca à Marseille. Le voyage doit durer deux jours, et nous avons une cabine pour quatre personnes, avec lits superposés.

    Je suis enthousiasmé par les lits et je veux, contre l'avis de mes parents, occuper une des couchettes du haut. Mon père s'y oppose, je pourrais tomber, dit-il, il n'y a pas de garde-fou. Ma mère approuve. Je me mets alors à pleurer bruyamment et à me rouler par terre, j'avais déjà compris comment on peut manipuler ses parents. Ils finissent donc par céder : ce soir, je grimperai à l'échelle et me mettrai tout seul sous la couverture.

    Après avoir déposé nos bagages, nous allons sur le pont pour nous accouder à la rambarde et faire « coucou » à ma marraine et à ma sœur qui reste avec elle. La sirène mugit, les aussières se détachent et le bateau s'éloigne lentement du quai. Le sol métallique se met à trembler quand les machines augmentent d'allure et que le paquebot, après avoir manoeuvré, atteint sa vitesse de croisière. Le quai s'éloigne et les silhouettes finissent par disparaître dans le lointain. Il fait beau, la mer est calme, et le vent de la course crée une petite brise rafraîchissante.

    Je commence à m'ennuyer, et je me mets à courir le long du bastingage pour me cacher et semer mes parents. Je ris en moi-même comme un fou quand ils passent près de moi tapi derrière un canot de sauvetage, sans me voir en m'appelant : « Jean, où es-tu ? Ne cours pas, tu vas tomber ! Où es-tu ? » Je ris encore plus fort, mais ils ne m'entendent pas, quand je les vois demander aux passagers qu'ils croisent « Vous n'auriez pas vu un petit garçon passer en courant ? ». Au moment où j'entends ma mère dire d'un ton angoissé « Mon Dieu, j'espère qu'il n'est pas tombé à la mer ! », je suis près d'une porte métallique ouverte d'où sort un bruit de machines et je me glisse à l'intérieur. Il y a un escalier raide qui descend dans les profondeurs obscures du navire, j'y jette un coup d'oeil, mais je ne m'y risque pas, cela me fait un peu peur. Je ne ris plus et je ressors, pour tomber sur mon père qui me passe un savon avec sa grosse voix des jours où il n'est vraiment pas content. Il me prend par la main et ne me lâche plus. Je recommence à hurler, mais cette fois ça ne marche pas et je finis par me taire en voyant son visage courroucé. La journée se passe entre la cabine, où je fais une sieste, le pont, et le restaurant. Je m'ennuie, le temps est long, et mon père me surveille.

    Quand nous finissons de dîner, le crépuscule est là, et nous nous retirons dans notre cabine. Mon moral est revenu après un bon souper et la perspective de dormir en haut, comme un grand. Maman me met en pyjama tant bien que mal car je gigote, tellement je suis pressé de monter dans ma couchette. J'essaie de grimper seul, mais je n'y arrive pas, je suis trop petit, d'autant que le bateau, en haute mer, commence à rouler. Mon père me soulève dans ses bras pour me déposer alors que je crie « Veux aller tout seul ! ». Je me glisse sous la couverture, bordé par ma mère, ils éteignent peu après et je m'endors immédiatement.

    Boum ! Je ne sais plus où je suis, j'ai mal au genou gauche et à la tête et je me mets à pleurer. Le sol est dur, je dois être par terre. Vite ma mère me prend dans ses bras et me demande d'un ton apeuré : « Jean, mon dieu, ça va ? Ça va ? Tu as mal ? Où tu as mal ? » Mon père allume et vient m'examiner. Je me débats, et je comprends enfin que je sui tombé de ma couchette. Je suis très vexé, et je hurle que je veux remonter « en haut ». Mais mes parents, après m'avoir palpé, se rendent compte qu'il y a eu plus de peur que de mal, et s'y opposent. Ils font appel à ma raison, mais à cet âge, il n'y a encore que des envies à satisfaire et je fais une grosse colère. Finalement ma mère me propose de dormir avec elle dans la couchette du bas. Voyant que mes hoquets et mes cris ne feront pas fléchir mon père, je finis par accepter et je viens me blottir tout contre ma mère, dans cette couchette étroite. J'ai bien dormi dans sa chaleur enveloppante, mais pas elle.

    Après le déjeuner, nous restons quelque temps dans la cabine, puis le haut-parleur nous informe qu'on sera à Marseille dans une heure et nous faisons les valises. Nous sortons sur le pont pour voir le paysage, mon père me tient fermement par la main, mais je n'ai plus envie de faire le fanfaron. Au loin la côte se dessine peu à peu, je ne vois pas les détails, mais tout est blanc et se détache sur le bleu clair du ciel et le bleu sombre de la mer. Le vent ébouriffe mes cheveux. « C'est le mistral », dit quelqu'un à côté de moi.

    Ensuite débutera le long voyage en train jusqu'en Alsace, mais ceci est une autre histoire.



     


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