• L'ère du soupçon

    Le 24 octobre 2012

    Sujet proposé :

    Incipit  :   Ecrire un texte commençant par cette phrase tirée de "La Chartreuse de Parme" de Stendhal :

    "Ce fut avec un étonnement allant jusqu'au délire qu'il vit..."

    Texte :

    Ce fut avec un étonnement allant jusqu’au délire qu’il vit s’arrêter, devant la maisonnette qu’il surveillait depuis l’immeuble d’en face, la seule personne qu’il n’aurait jamais cru possible de voir dans un tel lieu. Pensant s’être trompé, Fabien se redressa légèrement, se pencha par-dessus la balustrade au risque d’être découvert, écarquillant les yeux. Il ne pouvait toujours pas se fier à sa vue, même à travers les jumelles, tellement c’était incroyable, et pourtant c’était bien elle ! Il reconnaissait parfaitement le profil élégant, les fins cheveux blond vénitien qui voletaient dans son cou, et, par-dessus tout, le petit nez pointu qu’il aurait reconnu entre mille…

    Pendant qu’elle attendait devant la porte après avoir sonné, il tenta de se calmer et de réfléchir, autant qu’il pouvait le faire après un tel choc. Il essaya d’abord d’imaginer toutes sortes d’hypothèses qui justifieraient logiquement sa présence en ce lieu ; il en trouva un certain nombre, mais toutes tirées par les cheveux : elle s’était trompée d’adresse, oui, mais pour voir qui ?…Elle faisait naïvement une commission pour une personne ne voulant pas se mouiller…Ou alors lui-même avait été repéré et on essayait de le mettre hors circuit en passant par elle…Non, tout cela ne tenait pas debout.

    Il se résolut enfin à examiner la seule hypothèse qui lui répugnait, mais clairement la plus vraisemblable : elle était dans le coup et se servait de lui sans vergogne, sous des dehors de petite fille innocente. Quelle rouerie ! Quelle duplicité ! Il ne put empêcher sa mémoire de lui rappeler d’un coup, de manière apparemment aveuglante, de nombreux petits faits anodins qui ne l’avaient pas frappé sur le moment : les questions sans avoir l’air d’y toucher, sur ses rendez-vous de la journée, son métier, les gens qu’il voyait ; et aussi ses demandes incessantes pour déjeuner avec lui, auxquelles il accédait parfois, mais il lui faudrait maintenant vérifier les dates pour savoir si cela coïncidait avec des évènements précis de son activité.

    Il était trop tard pour qu’il intervienne avant que la porte s’ouvre, et d’ailleurs, comment aurait-il pu le faire sans se découvrir, et pour faire quoi exactement ? Son délire intérieur se transforma en bouillonnement de colère, puis, peu à peu, il parvint à reprendre le contrôle de lui-même, essayant de prendre du recul, de mettre ses sentiments dans un coin afin de pouvoir juger de manière aussi objective que possible de la conduite à tenir. C’était une méthode qui lui avait déjà servi plus d’une fois lorsqu’il s’était agi de ne pas mélanger sa vie privée et sa vie professionnelle. Mais cette fois, avec elle, c’était vraiment plus difficile…

    Il décida de ne rien faire pour le moment et de poursuivre sa planque comme il était prévu de le faire : observer les gens qui entraient et qui sortaient, les photographier, essayer de les identifier, noter les heures et le temps passé. Il serait temps ensuite de voir à tête reposée ce qu’il convenait de faire. « Si tu es pressé, fais un détour » : cette phrase qu’il se répétait souvent s’appliquait parfaitement à la situation du jour…

     

    La porte s’ouvrit sur la bedaine proéminente d’un individu mal rasé, vêtu d’un blue-jean et d’un tee-shirt portant l’inscription « Cops are beloved »... A travers les jumelles, il la vit d’abord reculer imperceptiblement, puis sortir de sa poche un papier qu’elle lui tendit en disant quelque chose. Il y jeta un coup d’œil, balaya du regard la rue où marchaient quelques passants, puis il la scruta avec attention, avant de hocher la tête de droite à gauche tout en lui parlant d’un air hargneux. Elle se retourna sans lui répondre et repartit d’un bon pas.

    L’homme la suivit du regard quelques instants, puis fit un signe derrière lui et un type d’âge moyen apparut, à qui il dit quelques mots. Celui-ci prit la direction empruntée par la jeune femme, qu’il se mit à suivre à bonne distance.

    Fabien avait pris plusieurs clichés des deux individus, ensemble, puis séparément, se gardant toutefois de faire figurer la fille sur les photos.

    Il était midi et il aurait déjà dû être relevé. Il ne se passa plus rien, aucun visiteur, aucun mouvement à l’intérieur, à l’exception du retour du suiveur environ une demi-heure après son départ, juste avant l’arrivée de son collègue qui était très en retard. Il eut ainsi tout le temps de réfléchir, ou plutôt de laisser son esprit tourner en rond : quelle interprétation pouvait-on donner à cette scène ? Si elle était dans le coup, que signifiait cette visite au su et au vu de tout le monde ? L’intrusion de la jeune femme dans la maison que Fabien surveillait n’avait visiblement pas plu au bedonnant. Ou alors un évènement imprévu lié au papier qu’elle avait exhibé l’avait obligée à passer en urgence ? Peut-être aussi le type la suivait-il pour aller la rencontrer dans un endroit discret ? Si elle n’était pas dans le coup…il avait beaucoup de mal, à son grand désespoir, à trouver la moindre explication logique à ce qui venait de se passer.

    Fabien quitta son collègue d’un pas pressé. Normalement, il aurait dû aller manger un morceau avant de regagner le commissariat, mais il avait décidé de retourner à son appartement, au cas improbable où elle serait passée chez lui au lieu d’aller comme à l’accoutumée - enfin c’est ce qu’elle disait - déjeuner sur le pouce avec ses amis.

    Il sonna, mais personne ne vint lui ouvrir, et il entra avec sa clé. Rien, pas un bruit à l’intérieur. Il alla au salon et resta immobile sur le seuil, pensif.

    C’est alors qu’elle fusa de derrière la bibliothèque et lui tomba dessus en faisant « OUH », riant, le chatouillant, essayant de lui mettre les mains sur les yeux. Il se retourna et la prit par les deux bras, la fixant intensément, mais elle riait encore et lui dit :

    « Alors papa, c’est comme ça que tu me poses un lapin pour déjeuner ? C’était qui ce gros tas ? Un copain à toi ?»

    C’est alors qu’il se souvint avec un intense soulagement de la seule explication qu’il n’avait pas envisagée : le mot qu’il avait griffonné la veille au soir en recevant au téléphone les instructions du commissariat. Il l’avait oublié ce matin sur la table en partant avant qu’elle se réveille, et elle avait cru qu’il lui était destiné :

    Demain. 3 rue des mimosas. En face. à midi.

    Elle ajouta : « Et on mange quoi maintenant ? » 


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