• Escapade bénéfique

    Ecrire une nouvelle commençant par une phrase imposée.

     

    « Je t'attends depuis deux heures, je décide de partir à l'aventure, seul, sans toi ni personne. »

    Elle accumulait les retards ces derniers temps, sans raison et sans explications. Nous ne nous parlions plus beaucoup, ses pensées étaient au loin. Je ne savais pas pourquoi, ni si j'y étais pour quelque chose. Mais là, c'était pire, elle n'était pas là et sa valise n'était pas faite, alors que nous devions partir dans une heure pour une semaine de vacances au Maroc. Je l'avais proposé, elle avait dit oui, bien que du bout des lèvres. Alors j'ai vu rouge.

    C'est le dernier texto que je lui ai adressé, je n'avais pas l'intention de lui en envoyer d'autres, ni d'en recevoir de quiconque. C'est pourquoi, après, j'ai éteint mon téléphone et je l'ai mis dans un tiroir de mon bureau. J'ai pris mon plus grand sac à dos, j'y ai enfourné quelques rechanges, mes affaires de toilette, mon cahier et quelques stylos-billes, la carte de la Lozère où nous étions allés l'année précédente. J'ai chaussé mes increvables chaussures de marche en cuir. Et j'ai envoyé balader le Maroc.

    J'ai regardé autour de moi, cet appartement où j'avais habité près de deux ans avec elle. Je me suis assis sur le canapé recouvert de velours, où nous nous étions si souvent caressés, l'air de rien, tout en regardant la télé. La table basse, avec ses revues en désordre. Le tapis marocain, acheté sur un coup de cœur à un vendeur de passage. Les gravures marines, fruit de l'héritage de ma mère. Et le chat blanc, qui ronronnait sur mes genoux sans rien me demander d'autre, le seul être que je regretterai sans doute si jamais je ne revenais pas.

    Car si j'étais sûr de partir (cela allait se produire dans quelques minutes), je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire après. Je partais, c'est tout. J'ai refermé doucement la porte derrière moi. La dernière chose que j'ai vue entre le panneau qui se refermait et le chambranle, c'est le rideau de mousseline blanche qui ondulait lentement sous le courant d'air venant de la fenêtre entrouverte, comme un suaire sur le corps éthéré d'un fantôme indistinct. Comme l'image prémonitoire de la fin d'une histoire, qui m'a hantée longtemps après avoir descendu l'escalier.

    Au distributeur du coin de la rue, j'ai retiré autant d'argent que je pouvais, que j'ai réparti entre mon portefeuille, le sac à dos et la poche basse de mon blouson de trail. Puis je suis allé à la gare et j'ai pris un billet pour Mende. Nous avions passé un merveilleux été dans un chalet d'altitude, rien que nous deux, à faire de grandes randonnées dans les Causses, à visiter les grottes et les châteaux, à ripailler dans des fermes avant de nous aimer dans la nature, à lire sur un sommet en regardant le paysage, à nous prendre en photos...C'est en rentrant à Paris que cela a changé, comme si ces jours sublimes avaient formé un tout compact se suffisant à lui-même, avant d'être rangés dans un coin de mémoire. Comme si une période claire devait forcément être compensée par une période sombre, afin de former une moyenne qui ne voulait rien dire, à l'image des températures de saison de la météo nationale.

    Dans le train, j'ai sommeillé. Je ne pensais à rien. J'avais l'esprit engourdi, et je ne voulais surtout pas réfléchir à ce que j'étais en train de faire. Ce n'était pas un acte raisonnable, je le savais, mais j'en avais assez d'être raisonnable. Le paysage défilait, je le voyais à peine. Des vaches, de l'herbe, parfois un peu de forêt, et quelques maisons éparpillées. Mende était vraiment une ville perdue au fond de la France, car à partir d'Alès le trajet se poursuivait en autobus. Curieusement, il y avait du monde dans le car, et je me suis retrouvé assis à côté d'une grosse femme qui portait un fichu sur la tête comme ma grand-mère, un panier sur les genoux. Elle a tenté de lancer la conversation, mais malgré son accent chantant qui me plaisait bien, je n'avais pas envie de parler. Elle l'a vite compris, et au bout d'un moment elle a abandonné, avec un : « Ben vous alors, vous n'êtes pas bavard, vous êtes sûrement un parisien... ». Les clichés ont la vie dure.

    En descendant du car, il faisait nuit et je suis tombé en ratant la marche. Je me suis écorché le genou et je boitais en me relevant. Ma voisine du trajet, pleine de sollicitude, s'est enquis de ma blessure. Son mari l'attendait au volant d'une camionnette hors d'âge, et elle m'a demandé si elle pouvait me déposer quelque part. La politesse voulait que je lui réponde, mais que lui dire ? J'avais l'intention de passer la nuit à l'hôtel et de repousser au lendemain toute réflexion sur ma situation. En quelques secondes, j'ai pris une décision cruciale : désormais, ne rien cacher, ou me taire.

    • Je vais passer la nuit dans un hôtel, et demain je verrai. Je n'ai pas de projets. J'ai besoin d'être seul.

    Elle me regarda d'un drôle d'air. A la campagne, on ne se pose pas ce genre de question, il n'y a bien que les parisiens pour ne savoir quoi faire de leurs journées. Je devais avoir l'air déboussolé, car elle m'a pris par le bras en me disant :

    • Les hôtels ici ne sont pas terribles. Chez nous il y a la chambre du fils qui n'est plus là, et puis il faut soigner votre genou. D'ici demain vous aurez le temps de réfléchir tout seul à ce que vous voulez faire.

    Le mari n'a rien dit, il m'a juste jeté un coup d'oeil où je n'ai pas décelé de méfiance ni d'opposition. J'ai hésité un instant, et puis j'ai accepté. Après tout, j'étais parti à l'aventure, et ce qui caractérise une véritable aventure, c'est le hasard, avec les rencontres qu'il permet de faire à condition de ne pas se murer dans la solitude hautaine de celui qui n'a besoin de personne. J'étais certes parti sur un coup de tête, justifié ou pas, mais pas pour m'apitoyer sur moi-même, ni pour me punir de ce qu'Isabelle m'avait fait endurer, ni pour la regretter en me coupant des autres.

    Je suis monté péniblement à l'arrière de la camionnette, mon genou me faisait mal. A côté de moi mon sac et le panier de la dame. Le trajet dura une bonne demi-heure, cela montait tout le temps et la voiture peinait en se traînant dans les côtes. Je leur ai demandé leurs noms, Julien et Annabelle, et j'ai donné le mien, c'était quand même le minimum, mais autrement nous n'avons pas dit grand chose. Ils ne m'ont rien demandé, ils m'ont simplement expliqué qu'ils avaient une ferme sur le plateau du causse de Sauveterre. Avec du regret dans la voix, ils ont précisé qu'ils en avaient arrêté l'exploitation, leur fils ne voulant pas prendre leur suite. Ils avaient vendu leur terre et les hangars agricoles à des voisins. Je n'étais pas en état de bavarder, et je ne les ai pas questionnés. On verrait bien demain.

    Dans l'obscurité de ce début d'automne, je n'ai pas vu grand chose de leur maison. Nous sommes entrés directement dans une grande cuisine, un vrai décor des années quarante ou cinquante : une lampe à abat-jour métallique vert descendant du plafond, éclairant chichement une table rectangulaire recouverte d'une toile cirée usée à carreaux rouge et blanc ; un évier de granite avec assiettes et couverts séchant dessus ; une cuisinière à bois imposante, toute en fonte, avec son tuyau noir traversant le plafond ; un grand buffet en chêne sur le mur du fond, avec un napperon de dentelle et des boîtes sur la partie débordante ; une huche à pain ; le frigo blanc contre le mur beige ; un petit meuble supportant une vieille télévision à écran cathodique, avec deux fauteuils en osier devant ; le plancher fait de dalles rouges carrées mal ajustées.

    On m'a fait asseoir sur une chaise rustique. Pendant que Julien taillait des tranches de bonne taille dans le jambon pendu au plafond et sortait une miche de la huche, Annabelle farfouillait dans le buffet pour en extraire un flacon d'eau oxygénée et un paquet de coton. J'ai relevé le bas de mon pantalon, elle a désinfecté la plaie et m'a collé dessus un pansement, puis nous avons cassé la croûte avec un coup de rouge. Avec ces braves gens, je me sentais soudain moins morose, ou plus exactement je me sentais reprendre pied dans la réalité, me rendant compte peu à peu de ce que je venais de faire en cédant à mes impulsions. Cela me semblait maintenant assez stupide, mais pourtant je sentais monter en moi une sorte de joie, de satisfaction imprécise qui me comblait. J'étais sorti des rails du quotidien, j'avais fait une chose dont personne ne m'aurait cru capable, même pas moi. Peut-être devenais-je enfin quelqu'un « d'intéressant », me disais-je, souriant intérieurement, quelqu'un de libre. Cela m'a rappelé un livre dans lequel le héros, pour démontrer sa liberté, jouait aux dés ce qu'il allait faire dans la journée : si je tire un six, je reste au lit ; si je tire un 3, je vais séduire la voisine du dessous ; si je tire un deux, je vais...etc. Il allait très loin comme ça, mais je ne suis pas sûr que le pilotage de ses actes par le hasard démontrait un quelconque libre arbitre, au contraire. Quant à moi, mon départ était juste un acte gratuit, un changement inattendu, se fondant sur le rejet brutal et irraisonné de mon comportement habituel. Et c'est cela qui lui conférait du sens et de la valeur, même si cet acte fort devait sans doute rester limité dans le temps.

    Nous avons donc bavardé un petit moment, mais je ne leur ai rien dit sur la démarche qui m'avait conduit dans leur cuisine, malgré leur envie évidente d'en savoir plus. D'ailleurs, je ne le savais pas vraiment moi même, il fallait que j'y réfléchisse d'abord seul. Annabelle m'a montré la chambre du fils, assez spartiate malgré les quelques posters de chanteurs passés de mode épinglés au mur. Le lit était bon, haut sur pieds, avec un édredon chaud et léger. Malgré mes préoccupations, je me suis endormi tout de suite.

    Je me suis réveillé tôt le lendemain, il faisait encore nuit et rien ne bougeait dans la maison. J'ai songé un instant à me lever et partir sans rien dire, mais j'ai vite rejeté cette idée. Je ne pouvais pas les quitter comme ça sans les remercier ; avec Isabelle il y avait une raison pour disparaître, avec eux ce n'était pas le cas. Je suis donc resté au lit, à laisser mes pensées divaguer. Je n'étais certes plus dans l'état de rage qui m'avait fait agir la veille, mais une chose était certaine, je ne rentrerais pas comme si de rien n'était, j'allais profiter de ces quelques jours imprévus. Je ne pouvais cependant m'empêcher d'évoquer Isabelle, son corps chaud près du mien, sa manière de se blottir contre moi dans son sommeil. Je n'étais pas insensible à ces évocations très charnelles, même maintenant, seul dans le grand lit vide. Puis, je me rappelai comment elle avait changé, comment elle se comportait maintenant, son regard transparent, sa manière de s'éloigner, de me parler par monosyllabes, d'agir comme si je n'étais pas là. Cela m'a refroidi, je l'ai chassée de mes pensées, je me suis levé, habillé et j'ai gagné la cuisine où mes hôtes s'activaient déjà.

    Ils m'ont accueilli avec le sourire, et devant un grand bol de café je leur ai expliqué que j'allais faire une randonnée de quelques jours dans la région, histoire de mettre au clair mes relations devenues difficiles avec une femme que j'aimais. Annabelle m'a refait le pansement, et Julien a mis dans mon sac un gros morceau de son jambon, du pain, deux pommes et une bouteille d'eau. Ils m'ont recommandé des fermes auberges aux alentours, que j'ai pointées sur ma carte. Je leur ai dit que je repasserais si j'en avais l'occasion, puis je les ai quittés.

    Je n'avais presque plus mal au genou, je suis parti d'un bon pas. La ferme était isolée au milieu d'une étendue semi-désertique où une herbe rase et jaunâtre poussait difficilement entre de gros rochers et quelques arbustes rabougris régulièrement dispersés. Des tas de cailloux balisaient de proche en proche le sentier que je suivais ; parfois, des murets de pierres sèches le bordaient, sans aucune utilité apparente. Ce paysage présentait une sorte de beauté rude et sauvage, parfois lunaire dans sa nudité, parfois simplement campagnarde lorsque je croisais un troupeau de brebis broutant l'herbe rare sous le regard d'un berger me saluant au passage.

    Je me dirigeais vers le sud, loin de la région où nous étions allés, Isabelle et moi, l'année précédente. Je marchais sans penser à rien, goûtant le paysage, les sons et la lumière d'un mois d'octobre ensoleillé. Parfois, sans crier gare, un souvenir me traversait l'esprit : la fois où nous nous étions réfugiés sous un rocher en surplomb, surpris par une averse soudaine, puis nous avions retiré nos vêtements pour danser et courir nus sous la pluie chaude en riant comme des enfants, avant de nous sécher tout en nous embrassant ; le sentier qui montait très fort, j'étais derrière elle et je poussais sur ses fesses soi-disant pour l'aider à grimper ; la chaleur sur la plaine dénudée, nos corps couverts de sueur, le ruisseau dans lequel nous nous étions rafraîchis en traversant une petite forêt. Mais au-delà de ces souvenirs plaisants, parfois un lambeau de pensée me ramenait au présent : pourquoi n'éprouvais-je pas plus de douleur en pensant à son attitude récente ? Et pourquoi, peu à peu, montait en moi ce qui ressemblait à un sentiment de soulagement ? Comme si je découvrais soudain qu'au-delà de cette entente charnelle et du partage de moments heureux, il n'y avait rien de plus qui nous unissait. Comme si affleurait à la lisière de ma conscience ce que je savais déjà sans vouloir me l'avouer, que c'était moi qui m'étais éloigné d'elle, en me le cachant, en rejetant sur elle la faute qui m'incombait, tout en restant aux prises avec un sentiment de culpabilité qui me semblait maintenant consécutif à un sens du devoir mal placé...Que peut-il y avoir de plus destructeur qu'aimer par devoir, et ne pas s'en rendre compte ? Elle devait l'avoir compris, elle, si fine dans ses jugements, mais alors pourquoi être restée aussi discrète, n'avoir rien dit ? Peut-être avait-elle essayé, et n'avais-je rien entendu ?

    J'avais maintenant quitté le sentier et je marchais dans la prairie. A midi, je me suis arrêté à l'orée d'un petit bois, j'ai escaladé un rocher haut de quelques mètres sur lequel je me suis assis, et j'ai mangé le jambon et le pain de Julien tout en admirant le paysage. A une certaine distance vers le sud, on devinait la coupure brutale du plateau par une vallée profonde, certainement celle du Tarn. C'était beau, mais maintenant j'avais envie de rentrer, de revoir Isabelle, et de m'expliquer avec elle, avant qu'on ne se quitte, selon toute vraisemblance. Sortir des non-dits. Être sûr de ne pas me tromper, une fois de plus.

    Ces réflexions m'avaient mis dans un état de grande fébrilité. Je n'avais plus envie de marcher indéfiniment sans savoir où j'allais. Il fallait que j'arrive avant la nuit dans un village d'où je pourrais commander un taxi qui m'amènerait à Millau. Il y avait sûrement là-bas plus de trains qu'à Mende. Partir sur un coup de tête pour me retrouver seul et prendre du recul avait finalement été très bénéfique. Et je n'avais même pas eu besoin de réfléchir plus de deux jours pour que beaucoup de choses s'éclairent.

    Je voulus descendre du rocher sur lequel j'étais perché, mais je me pris le pied dans une bretelle du sac à dos posé devant moi et perdis l'équilibre. La chute dura peut-être une seconde et se termina par un choc très violent entre mon crâne et une grosse pierre pointue. Avant de perdre conscience, j'eus le temps de voir, à quelques centimètres de mes yeux, posé sur un brin d'herbe, un petit scarabée qui avançait doucement en remuant ses antennes. « Bénéfique... » fut le premier et dernier mot d'une pensée qui ne s'acheva pas.

    Extrait du « Midi Libre »

    Le corps sans vie d'un homme de 35 ans, identifié comme étant celui de Jean Molver, demeurant à Paris, a été retrouvé hier par un berger sur le causse de Sauveterre. Selon les premiers éléments de l'enquête, il aurait fait une chute de plusieurs mètres et serait mort sur le coup.

     


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