• Ecrire, c'est dangereux

    Portrait d'un personnage imaginaire. L'intégrer dans une action.

     

    Pierre Dumez sortit de son chalet et ferma la porte à clé. Il boutonna son blouson et partit d'un bon pas sur le sentier qui, à peu de distance, pénétrait dans la forêt.

    Chaque matin, il faisait ainsi quatre à cinq kilomètres, d'une allure soutenue. A quarante ans, Pierre était dans la force de l'âge, à son acmé comme disaient les grecs, en pleine santé, et avait besoin de se dépenser pour reprendre ensuite tranquillement chez lui ses activités de romancier. C'était un homme plutôt trapu, bâti en force, avec des bras puissants, une poitrine de gorille et des cuisses de taureau, très loin de l'image qu'on aurait pu se faire d'un gratte-papier ou d'un poète. L'aspect physique ne reflète pas forcément l'esprit d'un homme, Pierre en était la preuve vivante : il écrivait des romans sentimentaux et avait un vrai talent pour se mettre dans la tête des midinettes qui le lisaient.

    Les mains dans les poches de son blouson, la barbe en bataille, la chevelure poivre et sel dépassant largement de sa casquette, il réfléchissait à ce qu'il était en train d'écrire. Il en était à un épisode où la belle héroïne, poursuivie par un dangereux maniaque, épuisée, traverse justement une forêt. Il décida alors de se mettre « en situation », et quitta le chemin pour zigzaguer au hasard entre les arbres. Il notait dans sa tête les détails de son périple ; ses yeux vifs, enfoncés profondément dans leurs orbites, balayaient le paysage forestier comme ceux d'un aigle royal cherchant sa proie.

    Cette attention soutenue mais orientée dans le seul but de reproduire ensuite par écrit les détails utiles à son récit, l'empêcha de distinguer le trou qui s'ouvrait devant lui, à demi caché par des branches tombées et les feuilles d'automne. Au dernier moment, il essaya de se retenir, mais ce fut peine perdue, il chut lourdement dans ce qui devait être un trou d'obus d'une des dernières guerres. Le trou n'était pas très profond, mais empli de grosses pierres sur lesquelles il se tordit douloureusement la cheville gauche. Il se mordit les lèvres, qu'il avait épaisses, pour ne pas crier, mais laissa échapper ensuite une bordée de jurons gutturaux et incompréhensibles qui trahissaient de manière évidente son ascendance alsacienne.

    Il se mit debout, mais sa jambe lui faisait trop mal pour sortir immédiatement de ce creux. Il décida de se rasseoir en attendant que la douleur se calme, mais il était furieux contre lui-même, et vexé de se trouver dans une situation aussi peu reluisante. Encore heureux que personne ne soit là pour le regarder d'en haut en souriant en coin...Son caractère aussi fier que susceptible ne l'aurait pas supporté.

    Au bout d'un moment, il réussit à sortir péniblement de son trou et entreprit de rentrer chez lui. Ce fut long, car il n'avait pas pris de repères et marchait clopin-clopant, sa cheville enflant à vue d’œil. Avant de sortir du bois, il s'assura que personne ne pouvait l'observer, et s'efforça de ne pas boiter sur les quelques mètres qui le séparaient de son chalet.

    Peu après, vautré dans son fauteuil, une bière à la main, calmé, son visage s'éclaira d'un sourire méphistophélique : pour une fois, il y aurait dans son récit une touche de réalisme. Son héroïne tomberait dans un trou, aurait encore plus mal que lui, mais elle s'affolerait et pleurerait. Malgré tout, il trouverait bien le moyen de la sortir indemne des griffes de l'affreux psychopathe...


  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Janvier 2015 à 20:20

    C'est palpitant et montre combien il est bon d'intégrer dans ses textes des éléments survenant de l'imprévu...ça m'a plu



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