• Conversation autour d'un feu

    Vendredi soir. En cette journée grise et pluvieuse de fin d'automne, les trois amis se retrouvent chez Jean, près d'un feu de bois crépitant joyeusement dans l'âtre, après une semaine de travail intense. Installés confortablement, le verre à la main, ils commencent par se détendre un moment dans la pénombre, dans un silence à peine brisé par les craquements des bûches.

    Jean, qui regarde les flammes virevolter, boit une gorgée de son whisky et dit :

    • Cela me rappelle un souvenir lointain. Quand j'arrivais en vacances chez ma mère pour Noël, elle avait installé un petit arbre juste pour nous deux, et, à peine mes bagages déposés, nous nous mettions dans la cuisine, la seule pièce de la maison chauffée par une vieille cuisinière à bois. Le feu ronflait à l'intérieur, on n'entendait que cela, nous ne parlions pas beaucoup, mais nous étions bien. Détendu, je lui racontais des anecdotes de ma vie d'interne, je feuilletais le journal local, bien enfoncé dans les coussins du fauteuil en osier de mon défunt père. Elle s'activait pour préparer le repas du soir, et de temps à autres, elle ouvrait la trappe ronde sur la cuisinière, enlevait les anneaux, glissait une petite bûche, refermait le tout. C'est le seul moment où on pouvait voir les flammes, et le tirage accru provoquait un ronflement rageur mais passager. J'imaginais un petit monstre tapi dans une prison métallique, qui ne songeait qu'à s'enfuir, et qu'on nourrissait pour le calmer.A côté de la cuisine, il y avait la salle de bains, dotée d'un chauffe eau en cuivre rutilant. Quand je voulais prendre un bain, c'était toute une affaire, car là aussi c'est le bois qui apportait la chaleur nécessaire. Mettre du papier, du petit bois, allumer, et à l'instant propice, ajouter une bûche, puis d'autres à intervalles réguliers, vérifier la température de l'eau, et faire couler le bain au bon moment. C'est une opération qu'on n'improvisait pas ! ajouta t-il en riant, on ne le faisait qu'une fois par semaine, le samedi soir.

    .

    Marcel, après avoir bien écouté, prend à son tour la parole.

    • Je vois que toi tu n'as que de bons souvenirs du feu. Ce n'est pas mon cas, et je voudrais raconter à mon tour une histoire qui m'est arrivée il y a une trentaine d'années. Là, pas de bois qui nous chauffe de façon sympathique, pas de flammes qui nous hypnotisent ou nous fascinent comme ce soir, qui nous font rêver ou évoquer la nostalgie du temps passé.Je roulais dans ma vieille 2CV, lorsque j'ai vu de la fumée sortir par l'avant. Evidemment je me suis arrêté tout de suite sur le bas côté et je suis sorti après avoir coupé le moteur. J'ai eu de la chance, au moment où j'allais ouvrir le capot, des flammes en ont jailli. Je n'ai pas eu le temps d'aller chercher dans le coffre l'extincteur qui devait s'y trouver, j'ai reculé aussi loin que possible, en criant aux automobilistes curieux qui ralentissaient de s'éloigner au plus vite. Deux secondes plus tard, une explosion sourde a retenti, transformant l'avant en brasier, puis toute la voiture, projetant à quelques mètre des débris incandescents. J'ai reçu sur la jambe un morceau de tôle brûlante qui m'a occasionné une profonde blessure qu'on peut encore voir aujourd'hui. Des gens sont venus me mettre à l'abri, et m'ont soigné pendant que je regardais ma voiture se consumer.Tu vois, dit-il en se tournant vers Jean, ma vieille bagnole n'a pas pu contenir le « monstre tapi » à l'intérieur, il s'est échappé et s'en est donné à cœur joie.

    ....

    Tous hochèrent la tête en souriant. Puis Alain prend à son tour la parole.

    • Puisqu'on en est à raconter des histoires sur le feu au lieu de jouir tranquillement d'un apéro bien gagné, en voici une que je trouve effrayante. Elle ne m'est pas arrivée, ni à personne je pense -enfin je l'espère- elle est décrite dans une nouvelle de Jack London, tragique, pleine de suspense, magnifiquement racontée. Cela s'appelle « Construire un feu ». Voici en quelques mots de quoi il s'agit, je ne me souviens que de ses grandes lignes.Au Canada, en hiver, par moins quarante degrés, un homme marche dans la neige avec son chien. Il s'arrête pour camper, et allume un feu. Pour cela, il utilise presque toutes ses allumettes et son étoupe. Mais un paquet de neige tombe de l'arbre sous lequel il se trouve et éteint ce feu. Il doit en allumer un autre, vite, sous peine de mourir de froid. Il cherche autour de lui des brindilles, marche sur un trou glacé, ses pieds s'enfoncent dans l'eau et commencent à geler. Il n'a plus que deux allumettes, plus d'étoupe, des brindilles mouillées, il ne sent plus ses pieds ni ses mains. La première allumette ne brûle pas assez longtemps pour que le feu prenne. Il regarde la dernière en priant pour qu'elle le sauve. De la fumée s'élève, puis au bout de quelques secondes disparaît. L'homme sait alors qu'il va mourir. Le feu salvateur, ici, n'est pas sorti de la prison de l'allumette, il s'est vengé en s'endormant au lieu de manifester une rage bienfaisante.



    Les trois amis restèrent quelques minutes silencieux, réfléchissant à ce que les autres venaient de dire, tout en regardant, fascinés, danser les flammes dans la cheminée. Puis ils vidèrent leurs verres et se resservirent une rasade de whisky qui réchauffa leurs vieux os de l'intérieur, mieux que les braises qui se consumaient...



     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :