• A la recherche de Judith

    J'arrivai au crépuscule. La maison était bien là, un fouillis de végétation montant à l’assaut de murs de pierres descellées couvertes de mousses et de moisissures. Un escalier à peine visible conduisait à une porte à demi cachée par le lierre, et les fenêtres munies de barreaux, inaccessibles, étaient comme des yeux d’insectes ouvrant sur un espace sombre et froid.

    Pas un souffle n’agitait les feuilles, l’air était pesant sous la noirceur du ciel d’orage, et, avec l’humidité qui imprégnait ce lieu, j’avais l’impression de m’approcher de la maison Usher.

    Je poussai la grille avec difficulté, entrai dans le jardin et m’immobilisai. Je restai ainsi quelques minutes, indécis, en proie à un mauvais pressentiment, comme si j’arrivais enfin au bout de ma quête sans avoir maintenant envie de la terminer. Judith devait être là, ou plutôt je sentais qu’ici se trouvaient les réponses que je cherchais depuis tant d'années. Ma sœur si proche et tant aimée avait un jour disparu sans un mot, sans un signe, comme si elle avait tout à coup voulu n’avoir jamais existé ni pour moi, ni pour les autres. Je savais qu'elle n'était pas morte, bien des gens l'avaient aperçue, et c'est ici que la piste que je suivais m'avait conduit. Mais dans l’atmosphère étrange qui enveloppait ce lieu, je n’étais plus si sûr maintenant de vouloir aller plus loin.

    J’essayai cependant de me secouer : je n’avais pas cherché aussi longtemps pour hésiter au dernier moment, et renoncer à cause de fadaises issues de contes à dormir debout. Il me fallait avancer, aller au moins jusqu’à cette porte, même si au village on m’avait dit avec des airs de conspirateur, en se dérobant à mes questions précises, qu’il vaudrait mieux pour moi ne pas chercher à l’ouvrir. Il y avait quelqu’un dans cette maison, une femme paraît-il, mais personne ne semblait l’avoir jamais vue.

    Je me décidai enfin à bouger, bravant cette atmosphère qui arrivait à obscurcir ma raison. Ce ne fut pas sans mal, mais ensuite tout alla rapidement. Je m’approchai de l’escalier, je le gravis avec de grandes précautions tout en trébuchant sur les marches glissantes et encombrées de végétation pourrissante. Arrivé en haut, je jetai autour de moi un coup d’œil circulaire, mais rien n’avait changé, toujours ce silence et cet air épais. J’examinai la porte, elle n’avait pas de poignée et le bois sous le lierre était vermoulu ; manifestement, elle n’avait pas été ouverte depuis fort longtemps.

    Je cherchai la sonnette, mais il n’y en avait pas. J’avais une envie folle de faire demi-tour et de m’enfuir de cet endroit qui me nouait les tripes, mais au lieu de cela je cognai du poing sur le vantail, n’obtenant qu’un son mat et étouffé, dérisoire, tout comme fut ridicule le coassement qui sortit en même temps de mes lèvres, un faible et tremblotant : « Ohé, il y a quelqu’un ? » que je ne renouvelai pas.

    Mais je ne pouvais plus reculer, j’étais venu chercher Judith, et je la trouverai, quoi qu’il pût m’en coûter, et quoi que je dusse trouver. Une rage soudaine, conjuration de ma peur, me fit pousser violemment le battant qui tourna sur ses gonds sans résister. Devant moi béait un trou noir, un couloir vide dont je ne voyais pas l’extrémité, exhalant une bouffée d’air humide et moisi.

    J’avançai sur le seuil, et, mes yeux s’accommodant à l’obscurité, je vis peu à peu apparaître deux portes, à gauche et à droite du couloir où subsistaient encore les restes d’un tapis vert de gris. Retenant ma respiration, j’ouvris la première porte, sur la droite. La fenêtre à barreaux apportait un peu de lumière, je vis qu’il s’agissait d’une chambre à coucher, où la poussière le disputait à la désagrégation.

    Je repris mon souffle, ressortis et ouvris la seconde porte. Cette fois, l’obscurité était totale, le lierre obstruant complètement la fenêtre. L’odeur qui régnait était nauséabonde, évoquant celle de la cave de mes parents le jour où j’y étais descendu alors qu’un rat crevé y pourrissait dans un piège placé par mon père. Je progressai à tâtons dans la direction estimée de la fenêtre, regrettant de n’avoir point apporté de lampe électrique. Je me heurtai à une table, des ustensiles métalliques tombèrent ; j’étais vraisemblablement dans la cuisine. Plus loin, je marchai sur quelque chose qui craqua comme une branche de bois sec.

    J’arrivai au mur, et en étendant les bras, je trouvai l’embrasure de la fenêtre et la poignée que je tournai. Derrière la vitre, il y avait du lierre sur une grande épaisseur. J’écartai et arrachai la végétation, permettant ainsi aux rayons blafards du crépuscule de pénétrer dans la pièce. Je me retournai, et mon cœur fit un saut dans ma poitrine quand je portai mon regard vers le sol.

    J’avais retrouvé Judith, ou plutôt ce qui en restait. Elle gisait recroquevillée sur le sol, face contre terre, telle qu’elle était tombée, il y avait sans doute très longtemps. Sa peau parcheminée se tendait sur son squelette, et des araignées avaient tissé leurs toiles dans ses cheveux. En avançant, j’avais marché sur sa main gauche, brisant les os fragiles de ses doigts. Essayant de maîtriser ma panique, j’essuyai mes mains moites sur mon pantalon, tout en frottant violemment mes chaussures sur le parquet, comme pour les débarrasser de ce qui pouvait encore s’y accrocher. Je reculai précipitamment, le cœur au bord des lèvres, haletant, pour quitter ce lieu maudit.

    Au moment de franchir la porte, je me rendis compte malgré mon désarroi que quelque chose ne cadrait pas : Judith, quand elle m’avait quitté des années auparavant, avait de longs cheveux bruns. La femme à terre dans cette cuisine était blonde. De plus, Judith ne portait jamais de pantalons. C’était d’ailleurs un sujet de plaisanterie entre nous : les « vraies » femmes ne devaient pas s’habiller comme les hommes… Mais c’était bien avant que son humeur ne devienne perpétuellement morose, après ce voyage en Espagne où quelque chose – ou quelqu’un – l’avait définitivement éloignée du monde, et de moi.

    Je pris mon courage à deux mains et me penchai pour examiner plus attentivement ce qui restait de ce qui avait été une femme. Cela me prit quelques minutes. Puis je me redressai, respirant à fond et plus calmement, le cœur toujours serré, mais un sourire (ou plutôt un rictus ?) aux lèvres.

     

    Comme celle du Graal, la quête de Judith devait être sans fin. Je sortis sans me retourner, à nouveau plein d’espoir, dans l’air léger du dehors.

     


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