• Ecrire un scénario, à la manière de Pasolini dans "Le jeune du printemps"

     

    Extérieur nuit, en été.

    Depuis l'extrémité du quai d'une gare à peine éclairée, au ras du sol, on voit en enfilade, les rails à gauche, le quai sur la droite . Au fond, une silhouette féminine indistincte, immobile, sans bagage, avec juste un sac à main. Derrière elle, un arbre rond, majestueux, se découpe sur le fond du ciel légèrement lumineux.

    Au ciel, la lune à son premier quartier, avec des petits nuages qui passent devant.

    Visage de la femme, de profil. Pénombre. Jeu de la lumière sur ses traits, presque en noir et blanc, contour argenté sur fond noir. Elle est jeune, cheveux sombres, petit chignon.

    Visage de la femme, de face. Elle est maquillée et bien coiffée. Elle a quelque chose d'Audrey Hepburn, mais avec un petit air avide et impatient.

    Partant du visage, sa silhouette se dessine peu à peu jusqu'à ce qu'on la voie des pieds à la tête depuis le quai d'en face. Elle porte une robe rouge moulante et un petit gilet noir. Derrière elle, la façade de la gare.

    Le seul lampadaire fonctionnant sur le quai, avec des moucherons et un papillon. Ils produisent un faible bourdonnement.

    A nouveau, la lune à son premier quartier.

    A nouveau la vue initiale au ras du sol, puis on se rapproche de la femme tout en s'élevant. Quand sa tête et son buste sont seuls visibles, l'image se décale lentement sur la droite jusqu'à ne voir que l'arbre. On entend alors le bruissement des feuilles sous l'effet d'une bouffée de vent passagère.

    La femme marche d'un pas nerveux en se rapprochant. Au bout de quelques mètres, elle fait demi-tour et on voit son dos qui s'éloigne. Arrivée au bout du quai, elle fait à nouveau demi-tour et se rapproche. Elle s'arrête à l'endroit initial et reprend la même pose qu'au début.

    Les jambes de la femme, elle tape plusieurs fois du pied. Elle a des talons hauts.

    Au loin on entend un bruit de roulement. Le train arrive. La femme se tourne vers le bruit, se dresse sur la pointe des pieds, lève le menton. On la voit de dos, puis elle se tourne face aux rames qui défilent. Une ébauche de sourire illumine son visage.

    Plan initial, mais au lieu des rails à gauche on voit les wagons qui passent en ralentissant dans un grand fracas. Le train s'arrête. La femme regarde à gauche et à droite, plusieurs fois. Elle court en se rapprochant vers l'extrémité du train, se dressant pour regarder dans les wagons. Personne ne descend. Elle s'arrête, les bras ballants. Le train repart, le bruit s'estompe peu à peu.

    Le visage de la femme, de face. Des larmes perlent.

    Son sac pendant dans sa main, elle s'éloigne la tête basse vers la porte de la gare. Elle la franchit et disparaît.

    La lune dans le ciel.

    L'arbre aux feuilles qui s'agitent en bruissant.

    - o 0 o -

    La femme sort de la gare. Elle s'arrête.

    Son visage, penché vers le bas, se relève lentement. Les yeux, tristes.

    Place de la gare, un banc sous un réverbère, entre des massifs de plantes vertes.

    Papillons et insectes autour de la lampe du réverbère. Bourdonnement.

    La femme s'approche du banc, s'arrête devant, hésite, puis s'assoit, tête baissée.

    La lune à son premier quartier, avec des petits nuages qui passent dans le ciel. Sur la fin, on entend un miaulement.

    Un chat gris saute sur le banc à côté de la femme.qui sursaute. Il miaule en la regardant.

    Elle approche sa main avec précaution, le caresse. Il s'installe sur ses genoux.

    On voit la femme assise sur le banc, de profil, le chat sur ses genoux. Elle caresse distraitement le chat tout en regardant au loin. Ronronnement qui monte en puissance.

    Un autre chat gris s'assoit par terre devant elle et lève la tête pour la regarder. On voit la tête du chat, de face, regard fixe, silencieux.

    Visage de la femme, de face. On distingue encore une larme au coin d'un œil, mais aussi une ébauche de sourire se dessine.

    La femme tapote le banc pour faire monter le deuxième chat. Il ne bouge pas. On entend à distance un bruit de pas. Le deuxième chat s'enfuit.

    Visage de la femme, baissé, vers le chat sur ses genoux qui ronronne. Le bruit de pas devient plus fort. Elle relève lentement la tête, ses yeux regardent quelque chose sur le côté. Le sourire s'efface.

    Encore la femme assise sur le banc, de profil, le chat sur les genoux. Une vieille femme s'approche, ralentit en passant devant le banc, jette un coup d'oeil furtif et s'éloigne. On entend le deuxième chat, qu'on ne voit pas, miauler dans un massif près du banc.

    La lune dans le ciel.

    Le réverbère avec les insectes.

    La femme sur le banc qui caresse le chat en regardant la lune. On entend à nouveau un bruit de pas. Elle relève son visage et tourne la tête vers le bruit.

    Au même endroit que la vieille femme apparaît un jeune homme. Il marche d'un bon pas et ralentit fortement en voyant la femme assise sur le banc. Il s'arrête à quelques mètres.

    Le visage du jeune homme, qui sourit, indécis. Il a envie de dire quelque chose.

    On voit la femme et le jeune homme qui se regardent brièvement.

    La femme lui sourit, baisse les yeux et fait mine de s'intéresser au chat

    Le jeune homme qui se remet à marcher. Il passe devant le banc, hésite, tourne son visage vers la femme. Comme elle ne le regarde pas et semble l'ignorer, il s'éloigne.

    Le dos du jeune homme qui se dirige vers la gare.

    La femme toujours assise sur le banc a tourné la tête et regarde pensivement le dos du jeune homme

    La femme qui pose le chat sur le banc, se lève et s'en va.

    Le chat assis sur le banc, qui remue la queue.

    - o 0 o -

    La femme marche lentement sur le trottoir dans une rue bordée de petits immeubles mitoyens. On la voit de dos, un peu voûtée.

    Elle s'arrête devant une porte, ouvre son sac, sort une clé. Elle l'approche de la serrure, puis stoppe son mouvement. Elle reste ainsi quelques instants.

    Une voiture passe bruyamment dans la rue.

    La clé dans sa main, puis le bras qui retombe.

    Elle range sa clé, sort son portable, fait un numéro.

    On entend le message enregistré : « Le numéro que vous avez demandé n'est plus attribué »

    Elle a des gestes nerveux. Elle refait le numéro. Le même message se répète.

    Visage penché de la femme sur son téléphone, incrédule. Le visage qui se défait. Elle porte la main à son front.

    Elle se tourne et se remet à marcher, on la voit de dos. A un moment, elle trébuche et s'appuie au mur pour se rattraper. Elle s'arrête, la main sur le mur.

    La main sur le mur, une pierre douce qu'elle caresse. Puis la main qui se ferme et le poing qui se met à frapper le mur, légèrement, puis de plus en plus fort.

    La femme de loin, face au mur qu'elle frappe. On entend de faibles sanglots.

    Un groupe joyeux de quatre jeunes gens, filles et garçons, s'approche sur le trottoir. Rires, bribes de phrases, exclamations.

    Quand ils sont à quelques pas, la femme s'arrête de frapper le mur et se tourne vers eux. Ils cessent de parler, la regardent et s'arrêtent.

    Le regard vide de la femme dans son visage défait.

    Ils la questionnent, lui proposent leur aide. Elle ne répond pas, mais secoue la tête et se remet à avancer, tâtant le mur de sa main.

    Le groupe silencieux qui regarde la femme s'éloigner. Quatre visages indécis.

    Plan large depuis l'autre côté de la rue. La femme qui avance lentement en se tenant au mur, le groupe immobile qui la regarde, puis fait demi-tour et s'éloigne en se retournant par moments. La femme qui passe sous un lampadaire puis s'enfonce dans l'ombre.

    L'écho lointain des bavardages du groupe de jeunes qui reprennent..

    La femme dans un recoin, dans l'ombre, la tête contre le mur. Elle respire bruyamment, inspire de plus en plus longuement. On la voit qui se redresse.

    Le visage de la femme. Après la détresse on voit poindre peu à peu la colère et la concentration. Elle sort un mouchoir et s'essuie les yeux.

    Elle range avec détermination portable et mouchoir dans son sac. Elle réfléchit et regarde sa montre.

    La femme qui fait demi-tour et qui se met à courir. On la voit de dos, la gare au loin. On entend le bruit d'un train qui approche.

    Les jambes de la femme qui court. Elles passent devant un chat qui se recule dans le buisson près du banc.

    La femme, haletante, qui arrive sur le quai d'en face.

    Le visage de la femme, fermé, avec le bruit strident du train qui freine et s'arrête.

    La femme qui retrousse ses manches, puis monte d'un bond dans le train.

    Le train qui démarre et s'éloigne.

    On ne voit plus que la lune à son premier quartier pendant que le silence revient.

    Le bruissement de l'arbre. Le réverbère avec les insectes. Le réverbère qui s'éteint.

    La gare plongée dans le noir.


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  • Je me souviens, comme si c'était hier, du premier livre que j'ai lu. Je parle bien sûr d'un livre, d'un vrai livre, pas des bandes dessinées ni des fascicules écrits en grosses lettres destinés aux enfants, qui, d'ailleurs, n'existaient pas là où j'habitais. Cela se passait au Maroc, dans une petite bourgade du Moyen Atlas où mon père était gendarme. En face de la brigade, de l'autre côté de la route allant de Meknès à Ifrane, se trouvait un hôtel, l'hôtel des Peupliers, qui proposait au rez de chaussée, dans un local minuscule, des journaux, du tabac, quelques livres et tout un bric à brac dont je n'ai pas gardé le souvenir.

    En octobre de cette année là, j'avais six ans, et je venais d'entrer en cours préparatoire. Il n'y avait pas eu de maternelle, et mon seul contact avec la chose écrite était le journal qu'achetait mon père, dont je ne faisais que regarder les images. Je lui demandais parfois de me lire ce qu'il y avait écrit, mais il avait toujours refusé, expliquant que « ce n'était pas intéressant pour les enfants », ce qui décuplait ma curiosité. Je ne perdais jamais une occasion de l'accompagner quand il allait à la librairie, et je lorgnais avec concupiscence les couvertures bariolées des livres, avec leurs images et leurs titres que je ne pouvais pas encore déchiffrer.

    Quand j'ai commencé à apprendre l'alphabet, puis les mots et les phrases, tout est allé très vite tellement j'étais impatient. Après six mois d'école, je me débrouillais déjà très convenablement, et j'ai commencé à réclamer de la lecture. Mes parents voulaient m'acheter des journaux pour enfants, comme « Fripounet et Marisette », auquel, ils m'ont abonné, mais vraiment cela ne m'intéressait pas. « Tu n'arriveras pas à lire tout ça, c'est trop long, c'est écrit petit » me disaient-ils. Mais moi je voulais des vrais livres, tout de suite, surtout ceux où sur la couverture figuraient des cow-boys avec de gros pistolets sur les hanches et des chapeaux à large bord sur la tête...

    A force d'insister, ils ont fini par céder. A la petite librairie, il y avait le choix entre des westerns, des policiers et des romans d'amour à quatre sous. Les westerns se réduisaient à la série des « Catamount » d'Albert Bonneau, et je me suis décidé, après une longue hésitation, pour « L'enquête de Catamount ».

    C'était de la littérature populaire. Catamount, un « ranger » du Texas, ancien « outlaw », pourchassait les voleurs et toutes sortes de bandits avec son cheval King. Il était le défenseur de la veuve et de l'orphelin, se battait comme un beau diable pour faire respecter les lois et la morale, ne pensait jamais aux femmes. Il était pur et sans reproche, l'incarnation de la justice parfaite. Dans cette première histoire (j'ai lu par la suite toute la série qui devait comporter une vingtaine de volumes), il y avait un riche fermier nommé Winter, prêt à tout pour agrandir son domaine, et les Wenden, de la ferme voisine, plus pauvres et beaucoup plus sympathiques, qui trimaient pour survivre et pour résister aux appétits des Winter. De plus, le fils Wenden aimait la fille Winter, ce qui n'était pas simple pour eux. Le combat des bons contre les méchants, sans beaucoup de nuances ! Je trépignais quand les Winter faisaient un sale coup aux Wenden, et j'étais content quand les Wenden arrivaient à s'en sortir, avec l'aide du chevalier blanc Catamount. Bien sûr, les gentils gagnaient à la fin, cela va de soi. Je racontais l'histoire à mes parents au fur et à mesure, jusqu'à ce qu'ils me disent de me taire. Mais il a dû en rester quelque chose, car je sais que mon père s'est mis plus tard à lire mes bouquins...

    L'auteur, pour faire couleur locale, utilisait sans cesse des locutions anglaises ou espagnoles que je ne comprenais pas, mais qui, par leur caractère mystérieux, accentuaient l'intérêt que je portais à l'histoire. Catamount portait des « chaparejos », sortes de jambières de cuir protégeant le devant des cuisses et les tibias ; son chapeau était un Stetson ; il s'exclamait à chaque page à grand renfort de « God almighty ! » ou de « By Jove » ; il disait « adelante » pour faire avancer son cheval. Il y avait encore beaucoup d'autres termes que j'ai maintenant oubliés.

    Cette « Enquête de Catamount », je l'ai lue plusieurs fois, je ne m'en lassais pas. Les autres titres de la série ont subi le même sort, puis je suis passé à « Johny Sopper », encore une série de westerns, puis à d'autres et encore à d'autres dont je ne me souviens plus. A la fin du cours préparatoire, j'ai eu un prix parce que je travaillais bien. Bien sûr, c'était un livre, un vrai de vrai celui-là, mais je ne l'ai jamais lu, il me barbait. C'était « Le roi des montagnes », d'Edmond About. Je dois toujours l'avoir à la cave, mais je ne suis jamais arrivé à m'y intéresser.


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