• Je m'aperçois qu'en prenant de l'âge il y a certaines choses que je ne fais plus, ou presque plus, alors qu'elles occupaient beaucoup de place dans les loisirs de ma jeunesse.

    Bien sûr, quand on sort de l'adolescence, il y a une chose toujours très importante qui occupe les pensées des jeunes gens, c'est évidemment l'intérêt porté à l'autre sexe, qu'on y soit très actif, ou qu'on ne fasse qu'y songer. On y consacre beaucoup de temps. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler, car il est évident que tout être humain, en vieillissant, voit son activité dans le domaine en question se réduire, voire s'éteindre, ou encore se transformer : c'est le lot des années qui passent, et tout le monde y est soumis, un peu plus tôt ou un peu plus tard...

    Quand nous sommes jeunes, nos neurones sont nombreux, rapides et actifs. Ils peuvent se consacrer à de multiples tâches, et nous rendre réceptifs à la nouveauté, à la sensation, à l'émerveillement, car tout est à découvrir et à retenir. Alors qu'un vieillard accomplira une tâche plus lentement, par la force des choses, ou encore prendra volontairement son temps s'il a su acquérir dans sa vie un peu de sagesse. Quand les années s'accumulent et que notre rythme se ralentit, il faut choisir ce que l'on veut garder, et par conséquent savoir éliminer le reste.

     Quand j'étais jeune, je passais l'essentiel de mon temps libre à écouter de la musique, à lire, à sortir au cinéma, au théâtre ou à l'opéra. Il n'y a que les musées qui ne m'ont jamais vraiment attiré, et la peinture reste un art qui me touche peu. J'étais sans doute déjà un peu vieux jeu, puisqu'il n'y avait que la musique classique, la « grande musique » comme on disait, qui me remuait l'âme, et pas du tout le reste, que ce soit le jazz, le rock, la chanson et déjà les multiples bruits qu'aujourd'hui on appelle abusivement « musique ». Il en allait de même pour la voix humaine, que je n'aimais, à de rares exceptions près, que dans les opéras, et encore pas n'importe lesquels. Par exemple, quand j'ai écouté pour la première fois l'ouverture de Tristan, puis les voix puissantes des opéras romantiques de Wagner, j'avais seize ans, ce fut un choc, et je n'ai eu de cesse que je puisse un jour les entendre au cœur du temple wagnérien, à Bayreuth. Et j'y suis allé, deux fois, pour le cycle complet de la Tétralogie, pour Tristan et Parsifal. J'avais à peine plus de vingt ans, je n'avais pas d'argent, et malgré les beaux habits de rigueur, fruit d'un emprunt, j'ai crevé de faim pendant une semaine, quasiment au pain et à l'eau, dormant dans ma vieille Simca 1000 bien inconfortable. Jamais je ne referais cela maintenant, c'est l'apanage de la jeunesse que de vouloir atteindre l'absolu dans la réalisation de ses passions, quelles qu'elles soient.

     Aujourd'hui, si je compte bien, cela doit faire cinq ou six ans que je n'ai plus écouté un seul morceau de ces opéras fabuleux, et très peu de « grande musique » non plus. Pourquoi ? J'ai déjà parlé du ralentissement qui caractérise l'avancée en âge, et qui nécessite de choisir ce qu'on veut faire parmi ce que l'on peut encore faire. Mais il y a aussi que la musique doit être écoutée, et non servir de bruit de fond quand on est occupé à autre chose. Quand la musique est là, je ne fais donc rien d'autre, si bien que j'ai le sentiment au bout du compte d'avoir perdu mon temps, car écouter est malgré tout un acte passif, quel que soit le plaisir qu'on y prend. Quand j'écris ces lignes, je pourrais très bien avoir en arrière plan un fond musical, mais j'y répugne, ce serait, me semble t-il, dévaloriser la beauté d'une œuvre que de la réduire à un simple faire valoir de l'écriture. Cela peut aussi distraire l'attention : faire deux chose en même temps conduit à mal les faire toutes les deux.

    Et pour le reste des activités que je ne pratique plus, les causes sont très voisines : affadissement des actes maintes fois répétés, répugnance croissante vis à vis des efforts à consentir, poids de la facilité. Je ne vais pratiquement plus au cinéma, ni au théâtre ; il faut faire vingt kilomètres pour trouver une salle, l'hiver il fait froid, quand le spectacle se termine il est tard et le retour est long. Et puis, après tout, pourquoi donc se presser dans une nuit glaciale alors que tout finit un jour par être programmé à la télévision ou disponible sur Internet ? On peut jouir de tout cela chez soi, bien au chaud, lové dans son fauteuil, au coin du feu, en mangeant du pop-corn, avec un verre ou un cornet de glace à la main...

    La sagesse de l'âge, c'est à la fois savoir renoncer à ses passions éteintes et vouloir réagir à la facilité qui endort.

     


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