• Evoquer un pays réel ou imaginaire

    Je marche seul sur les hauts plateaux glacés, contre la bise hurlante et le froid qui paralyse. Je n'ai pas besoin de chiens ni de traîneaux, j'ai mes raquettes et tout va bien. Ma tenue isolante me protège, je suis au chaud, sauf le visage qui durcit et se ride malgré la crème protectrice. Au loin, les montagnes dessinent sur l'horizon un graphique anarchique que j'essaie sans succès d'interpréter. Le vent trace sur la neige poudreuse des rayures ombrées qui se font et se défont, lançant dans l'air des embruns blancs et piquants, comme l'écume de mer au faîte des vagues.

    Plus tard, il n'y a plus de vent et le soleil est là, recouvrant le paysage d'une clarté insoutenable. J'ai un abri moderne dans cette immensité, à demi enfoui sous la neige, chaud et confortable. Je ne me préoccupe pas de savoir comment tout cela est possible, je suis juste là, dans une immense solitude, et pourtant entouré de tout ce que la civilisation peut apporter. Comme dans un cocon ou une matrice, au travers d'une large baie panoramique, je vois au dehors l'étendue neigeuse d'une inconcevable platitude qui s'étire jusqu'à l'horizon, sans un souffle, sous l'astre éblouissant qui jamais ne se couche. Je bois du thé, ou parfois une boisson forte, je lis les récits des voyageurs et des explorateurs d'autrefois, et la description de leurs souffrances dans ce milieu hostile me procure la conscience aiguë de la chance qui est la mienne.

    Je suis aussi un savant, qui étudie en ce lieu éloigné des choses aussi diverses que les rayons cosmiques, le trou dans la couche d'ozone, ou les strates millénaires de la glace empilées jusqu'au socle rocheux, à des milliers de mètres sous mes pieds. Cela me fait réfléchir à la petitesse de l'homme et à son éphémère existence dans l'immensité du temps et de l'espace, et je me demande souvent ce que je fais là.

    L'hiver est différent. Il fait sombre en permanence, et je ne vois que l'intérieur de mon abri, qui pourrait être n'importe où. Je ne sors pas. Après les marches dans la neige et les expériences scientifiques, c'est le temps de la réflexion, et j'écris des récits métaphysiques, car en ce lieu on ne peut rien écrire d'autre. Quand la pensée se lasse, j'écoute de la musique, propice à la méditation et au vide qui l'accompagne. Pour goûter l'été, ici comme ailleurs, il faut subir l'hiver, et apprendre aussi à l'aimer.

    Je suis hors du temps et presque hors du monde et je me sens bien dans cette solitude, mais je sais aussi que bientôt j'aurai besoin d'une présence, celle des autres, celle de mes semblables.


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  • Nighthawks – Edward Hopper 1940

     

    Bar, intérieur nuit.

    4 personnages :

    F : la femme

    H : l'homme avec elle

    S : l'homme solitaire

    B : le barman

     

    S : (in petto) Deux heures que je suis là, il ne se passe toujours rien. 5 whiskies...je ne vais plus être opérationnel, et en plus j'arriverai pas à rentrer.

    Enfin, y a ces deux là qui viennent d'arriver. La fille est mignonne, dommage qu'il y a ce type avec elle. Chez moi il y a que le plumard vide et froid. Je vais rester encore un peu, on ne sait jamais.

    (Le barman sert du café à l'homme et à la femme)

    H : J'avais demandé du café, franchement mon vieux c'est de la lavasse votre truc.

    B : Comment ça, lavasse ? J'ai toujours fait le café comme ça, et personne n'y a rien trouvé à redire. Ou alors vous arrivez tout droit d'Italie ?

    H : Ouais, et chez moi le café c'est pas de l'eau brune. J'en rêve depuis que je suis ici.

    B : Et madame ? Qu'est ce qu'elle en pense de mon café ?

    F : (regard furtif vers son compagnon) Rien. (Bref silence) Si ça lui plaît pas, j'ai rien à dire. Vous feriez mieux de lui en faire un corsé.

    B : J'ai le café qui est là dans la cafetière, et rien d'autre. Désolé, mais j'y peux rien, et vous savez bien que c'est pareil ailleurs. On est en Amérique ici, pas en Italie.

    S : (in petto) Ça tourne au vinaigre. Qu'est ce qu'ils font là à boire de la lavasse et à pinailler ?

    H : Vous feriez mieux de baisser le ton et de faire ce qu'on vous dit. (il porte la main à sa poche)

    F : (lui saisit le bras) Attends

    (au barman) Qu'est ce qui vous empêche de prendre le café moulu, de le mettre dans une tasse d'eau chaude, comme chez les turcs ? Tout le monde sera content, et on boira enfin quelque chose qui vaut le coup.

    B : (jette un regard noir au couple et se met à triturer son chiffon)

    Depuis quand les poules se mettent à caqueter quand les hommes parlent ? D'abord je répète : on n'est pas en Italie ici, ni en Turquie non plus. On est en Amérique, et on boit du café américain. Et ça fait 50 cents, maintenant vous pouvez dégager avant que je m'énerve.

    H : (se redresse, enlève son chapeau qu'il pose sur le comptoir et écrase sa cigarette. La femme se recule légèrement)

    T'as tout faux mon gars. J'étais venu en client agréable, en ami presque, voir comment marchent tes affaires. Mais tu as une trop grande gueule, et ça ne va pas te porter chance. C'est ça que j'étais venu te dire : tu as un loyer en retard, et c'est grave. Et comme t'es pas aimable avec les bons clients et que tu nous sers de l'eau de vaisselle, ton loyer il vient d'être augmenté de 50%

    S : (in petto) Tiens tiens, je ne vais pas perdre ma soirée...

    B : (se recule, l'air soudain apeuré)

    S'cusez, monsieur, je savais pas. Fallait le dire tout de suite, et je vous aurais fait quelque chose de spécial, sans blague.

    (il s'affaire et commence à verser du café moulu dans une tasse) C'est ma tournée.

    S : (joue à l'ivrogne) Ben, si c'est votre tournée, je reprendrais bien un whisky.

    H : (se tourne vers S, l'air mauvais) Toi, tu t'occupes de tes oignons.

    (au barman) Le loyer, tout de suite. Ou tu préfères que je revienne demain avec les gars de la famille ? Ton café, tu te le carres où je pense.

    F : Je t'attends dans la voiture.

    H : Non, tu restes.

    S : ( se lève d'un bond, sort sa plaque de police d'une poche, un calibre 44 de l'autre, et braque le couple)

    Toi le gringalet, tu poses tes mains sur le comptoir ! Voilà, comme ça ! Doucement !

    La nana, tu vas au fond et tu ne bouges pas

    Le barman, t'appelle le poste pendant que je les surveille

    (le barman saisit le téléphone et appelle la police)

    (le silence règne pendant un moment. Puis on entend une sirène qui se rapproche)

    S : (goguenard)

    Vous voyez, je ne suis pas en service, j'avais le cafard et j'étais venu me saouler tout seul avant d'aller me coucher. Et j'allais partir. Mais on a toujours de bonnes surprises ! Et plus l'endroit est pourri, et meilleure est la surprise...Et maintenant le moral est revenu, grâce à vous. Merci tout le monde !

    (Le car de police hurlant s'arrête devant le café)

     

    Morale de l'histoire :

    1. si on ne veut pas avoir d'ennuis, il vaut mieux faire du bon café.

    2. se méfier des gens qu'on ne connaît pas

    3. rester optimiste même quand on n'a pas le moral


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